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A la lumière de tout ce qui a été dit,
essayons maintenant de répondre aux questions des auteurs du programme
du Préconcile et à leur proposition de départager
tous les textes symboliques de l'Eglise orthodoxe en trois catégories
: a) textes faisant autorité ; b) textes ayant une autorité
relative ; c) textes ayant une autorité auxiliaire. Il
nous semble, tout d'abord, qu'il y a dans une telle classification à
trois degrés distinguant une autorité « relative »
et une autorité « auxiliaire » quelque chose de scolastique,
de trop systématisé, un désir de tout classer par
paragraphes et catégories. Nous ne croyons pas que, du point de
vue orthodoxe, une application rigoureuse et détaillée d'un
tel principe au domaine de la théologie soit possible ni même
souhaitable. D'ailleurs la question de l'autorité elle-même
est très complexe dans l'Orthodoxie et s'y pose tout autrement
que dans le catholicisme-romain ou dans le protestantisme. Nous ne l'approfondirons
pas cependant ; cela nous conduirait trop loin du sujet immédiat
de notre article... Il nous semble incontestable qu'il y a dans l'Eglise
Orthodoxe des textes ayant une autorité indiscutable et une signification
impérissable. C'est évidemment la Sainte Ecriture de l'Ancien
et du Nouveau Testament, même si là aussi on peut voir une
certaine différence au point de vue autorité entre l'Ancien
et le Nouveau Testament d'une part et les livres canoniques et les autres
livres de l'Ancien Testament, d'autre part. Ce sont les décisions
dogmatiques des sept Conciles Œcuméniques et le Symbole de
la Foi de Nicée-Constantinople qui y fut confirmé. Il serait
difficile, cependant, de partager l'avis du professeur Karmiris qui les
considère comme « égales en autorité et en honneur
à la Sainte Ecriture », « car elles contiennent en elles
la sainte Tradition qui forme, avec la Sainte Ecriture, deux sources de
la foi orthodoxe ayant une autorité égale et une place égale
( ίσοστασίους ) ».
Ceci non que nous souhaiterions diminuer en quoi que ce soit l'importance
du Symbole de la foi ou des décisions des Conciles Œcuméniques,
mais parce que nous voyons ici une comparaison et une identification en
dignité entre deux aspects d'un même phénomène
primordial de la Révélation divine, c'est-à-dire
entre sa manifestation et sa fixation dans l'Ecriture et les monuments
dogmatiques de l'Eglise qui, par la puissance de l'Esprit Saint, interprètent
théologiquement cette Révélation et nous donnent
une clef pour entendre l'Ecriture. D'ailleurs, la doctrine catholique-romaine
sur les « deux sources de la foi », l'Ecriture et la Tradition,
ne nous est guère acceptable ; elle représente un triste
héritage du Concile de Trente dont la théologie catholique
romaine actuelle s'efforce, elle-même, de se libérer. Ainsi
que le dit bien dans son Catéchisme le métropolite Philarète,
la Tradition n'est pas une source, mais le moyen primordial de propager
la Révélation, moyen gardant son importance jusqu'à
nos jours « pour nous diriger vers une compréhension juste
de la Sainte Ecriture, l'accomplissement correct des Sacrements et la
préservation des rites sacrés dans la pureté de leur
institution originelle ». Enfin, sans oublier tout ce que les décisions
des Conciles Œcuméniques ont d'immuable et d'obligatoire en
tant que voix de l'Eglise exprimant sa foi et sa conscience, les circonstances
historiques et l'intérêt de l'Eglise peuvent poser la question
de la possibilité d'une explication ultérieure, voire même
d'une formulation différente de certaines questions dogmatiques
résolues aux Conciles Œcuméniques, comme nous le voyons
dans nos pourparlers actuels avec ceux qu'on appelle « monophysites ».
Ce ne serait, certes, pas un renoncement aux décisions d'autrefois.
Tout ceci, d'ailleurs, relève entièrement de la compétence
du Concile Œcuménique à venir. On pourrait également
faire une certaine distinction, du point de vue d'achèvement théologique
et d'immutabilité ecclésiastique, entre la décision
du Concile de Chalcédoine sur les deux natures en Christ et la
possibilité d'ajouter le Filioque au Symbole de la Foi. Il n'y
a, en effet, aucune décision conciliaire spécifiant que
l'horos de Chalcédoine est définitif et n'admet plus aucun
développement ni commentaire. Et nous voyons effectivement
les Cinquième et Sixième Conciles Œcuméniques
donner une suite et commenter la décision chalcédonienne.
Par contre, le texte du Symbole de la Foi fut reconnu comme définitif
et toute addition à ce texte fut déclarée inadmissible
à deux conciles: au troisième Concile Œcuménique,
celui d'Ephèse, et au Huitième Concile Œcuménique,
celui de Constantinople en 879-880 qui peut être considéré
comme tel. Voici donc pourquoi une entente avec les « monophysites »
semble, humainement parlant, plus facile à atteindre au Concile
Œcuménique à venir qu'une entente avec les catholiques-romains.
Du point de vue de leur autorité, on ne saurait mettre au même
rang que le Symbole de Foi de Nicée-Constantinople et les décisions
dogmatiques des Conciles Œcuméniques (y compris les décisions
des conciles locaux entérinées par le Concile Quinisexte,
in Trullo) que les décisions du Concile de Constantinople de 879-880
qui devra être proclamé Huitième Concile Œcuménique
par le Concile Œcuménique à venir qui ainsi sera lui-même
le Neuvième. Celui-ci devrait placer au même rang que ces
décisions celles des conciles de Constantinople des années
1341-1351 sur l'essence divine et ses énergies, sur le caractère
incréé de la grâce et la vision de la lumière
divine. C'est la Confession de Foi de saint Grégoire Palamas présentée
au concile de 1351 qui a une importance toute particulière parmi
les documents théologiques dont se servirent ces conciles : elle
exprime, en effet, la foi de l'Eglise d'une façon brève,
claire, exacte et profonde non seulement dans les questions étudiées
spécialement par ce concile, mais dans toutes les questions théologiques
fondamentales, y compris celle de la procession de l'Esprit Saint. Le
même caractère panecclésial doit être reconnu
à la Confession de foi de saint Marc d'Ephèse au pseudo-concile
de Ferrare-Florence, où la bouche de saint Marc fut celle de toute
la Sainte Eglise, celle de l'Orthodoxie elle-même. On peut aussi
y ajouter la décision du Concile constantinopolitain de 1156-1157
sur l'Eucharistie non seulement mémorial, mais sacrifice que le
Christ, selon Son humanité, offre à la Sainte Trinité.
C'est à tout cela que se bornent à peu près les textes
faisant autorité dans l'Eglise Orthodoxe. On ne saurait leur adjoindre
le Symbole dit des Apôtres puisqu'il a une origine locale, occidentale,
et fut ignoré des Conciles Œcuméniques, insuffisant
quant à son contenu. On ne saurait non plus attribuer une autorité
au Symbole de saint Grégoire de Néocésarée
qui est un monument historique important, certes, mais purement individuel
et non ecclésiastique. Le Symbole de Nicée-Constantinople
dépasse tous ces symboles par sa forme et son contenu et aucun
autre symbole ne doit contester son caractère unique dans l'Eglise.
Le Symbole pseudo-athanasien pourrait encore moins être considéré
comme un texte symbolique revêtu d'autorité, inconnu qu'il
était à l'Eglise ancienne, reflétant une triadologie
augustinienne et contenant dans son original latin (quoique peut-être
pas depuis le début) la doctrine de la procession du Saint Esprit
a Patre et Filio. Il devrait être exclu des
livres ecclésiastiques.
Les Confessions de foi et les décisions dogmatiques des conciles
locaux, les messages patriarcaux et les professions des personnalités
ecclésiastiques, depuis le XVe siècle et jusqu'à
nos jours, ne peuvent être considérés comme des documents
symboliques obligatoires revêtus d'autorité et placés
au même rang que les décisions des Conciles Œcuméniques,
puisque, du fait même de leur origine, ils ne sont pas revêtus
d'un caractère ecclésial général, que le niveau
de la pensée théologique y est généralement
peu élevé, qu'ils se détachent souvent de la Tradition
patristique et liturgique et qu'ils sont marqués par l'influence
de la théologie catholique-romaine dans leur forme et parfois même
dans leur sens. Ils n'ont d'importance qu'en tant que témoignages
historiques de la conscience ecclésiastique et théologique
et de sa constance dans l'essentiel tout au long de l'histoire de l'Eglise.
C'est à ce point de vue qu'ils méritent d'être respectés
et étudiés. Ceci d'autant plus que dans l'essentiel ils
furent toujours fidèles à la foi orthodoxe, la même
s'ils revêtaient maladroitement de vêtements hétérodoxes.
C'est pourquoi leur autorité est secondaire et auxiliaire selon
les termes du programme du Préconcile.Ce qui vient d'être
dit s'applique tout particulièrement aux deux monuments symboliques
du XVIIe siècle qui acquirent une grande renommée dans l'Eglise
orthodoxe russe : la Confession de Pierre Moghila et la Confession de
foi du patriarche Dosithée (ce qu'on appelle le Message des quatre
patriarches). La Confession de foi de Mitrophane Critopoulos leur est
supérieure au point de vue niveau théologique, quoiqu'elle
ne soit pas un document conciliaire et qu'elle ait ses défauts.
Le troisième « livre symbolique » de certains théologiens
russes, le Catéchisme de Philarète, leurs est supérieur
également. Toutefois, même avec ses très nombreuses
qualités il n'est pas sans défauts non plus et d'ailleurs,
les conditions historiques ont voulu qu'il ne soit connu que de la seule
Eglise russe. Il n'y a pas de raisons suffisantes pour lui conférer
l'autorité d'un texte symbolique obligatoire pour tous.
On peut ajouter aux monuments symboliques les décisions du Grand
Concile de Moscou de 1666-1667, prises avec la participation des patriarches
Païsios d'Alexandrie et Macaire d'Antioche, sur l'impossibilité
de représenter Dieu le Père sur les icônes, etc...,
ainsi que la décision du concile constantinopolitain de 1872 qui
condamna le phylétisme en tant qu'hérésie contre
l'unité de l'Eglise. Nous ne parlons de l'un et l'autre de
ces conciles que pour leur partie dogmatique, indépendamment de
la condamnation des « vieux-ritualistes » et des Bulgares, condamnations
qui n'avaient qu'une importance historique. Il y a aussi toute une série
de monuments ecclésiastiques tels que les Confessions de foi épiscopales
faites au moment de la chirotonie, les formules de renoncements aux fausses
doctrines et les confessions de foi lors de la réception dans l'Orthodoxie
des hérétiques et des hétérodoxes. Toutes
ces formules et confessions ont souvent subi des changements dans l'histoire
de l'Eglise et il n'existe pas d'unité de pratique parmi les églises
locales, ce qui crée également des difficultés. Toutes
ces questions exigent d'être étudiées avec attention.
Au Concile Œcuménique à venir l'Eglise fera une appréciation
équitable de toutes ces décisions et confessions; elle adoptera
ou rejettera ce qu'il faudra et se prononcera sur leur autorité
ecclésiastique. Cependant, en tant que monuments historiques
de la tradition ecclésiastique et de la pensée théologique,
ils ont, de nos jours également, leur prix et leur importance.
Π ne faut pas oublier que la doctrine orthodoxe ne s'exprime pas
seulement dans des documents officiels, des symboles de foi, des confessions
et des décisions conciliaires ; elle s'exprime aussi dans l'office
ecclésiastique, avant tout dans la Divine Liturgie, puis dans les
hymnes ecclésiastiques liturgiques. On peut dire, sans exagérer,
que l'anaphore des Liturgies de saint Basile le Grand et de saint Jean
Chrysostome ne le cède en rien, quant à l'autorité
théologique et dogmatique aux décisions dogmatiques des
Conciles Œcuméniques. Ceci s'applique tout particulièrement
à l'anaphore de saint Basile le Grand où tout l'essentiel
de la doctrine chrétienne - la création, la chute, l'incarnation,
la résurrection, le salut, les destinées finales de l'homme
- est exprimé de façon si complète, si profonde,
si incisive. D'ailleurs, la théologie trinitaire y est manifestée
avec la même force. Or, toute cette théologie est un fruit
et une expression de la prière eucharistique catholique, source
et racine de notre foi. Les hymnes liturgiques choisis par l'Eglise dans
les écrits des Saints Pères, sont aussi un fruit et une
expression dé la prière de l'Eglise tout entière,
monuments de la foi de grand prix. On peut dire qu'ils reflètent
la doctrine orthodoxe bien plus authentiquement et profondément
que les confessions de foi scolastiques du XVIIe siècle.
Il faut toujours garder présent à notre conscience le fait
que notre foi est exprimée, commentée et formulée
dans l'ensemble des œuvres des Saints Pères. Ce n'est qu'en
nous appuyant sur leurs œuvres que nous pouvons comprendre dans leur
vraie lumière les décisions des Conciles Œcuméniques
qui en découlent et qui s'expliquent par elles. Certes, l'Eglise
n'a jamais dogmatisé les œuvres des Saints Pères, ni
suivi leurs opinions théologiques particulières, ni limité
à eux le développement de la pensée théologique.
Néanmoins, les Conciles Œcuméniques commençaient
leurs décisions dogmatiques par les mots : « Suivant les Saints
Pères » ; par là, ils exprimaient leur conviction que
la fidélité à l'esprit des Saints Pères est
le signe distinctif essentiel de la théologie orthodoxe.
C'est à la lumière de la tradition patristique, dans la
fidélité non à sa lettre, mais à son esprit
que nous devons juger tous les documents et textes symboliques de l'époque
après les Conciles Œcuméniques et définir le
degré de leur autorité. Mais il est évident qu'aucun
critère absolu n'est ici possible, ni d'ailleurs nécessaire.
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