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Ce qui caractérise la théologie russe de la
seconde moitié du XIXe et du début du XXe siècle,
ce sont ses efforts pour se libérer des influences hétérodoxes
occidentales : influence du protestantisme allemand et entraves de la
scolastique latine.
Ce courant luttait avant tout contre la doctrine latino-protestante de
la Rédemption - satisfaction faite à la majesté divine
offensée par la chute d'Adam, contre une conception du salut juridique
et extérieure, et s'efforçait de leur opposer la doctrine
patristique. De façon immédiate, ce courant était
dirigé contre « La Théologie Dogmatique Orthodoxe »
du métropolite Macaire, où une telle notion de la Rédemption
avait trouvé son expression classique dans la théologie
russe. Indirectement, ce courant visait le Catéchisme de Philarète,
sans doute, mais dans une bien plus grande mesure les deux monuments symboliques
du XVIIe siècle : la Confession Orthodoxe de Pierre Moghila et
la Confession de Dosithée. La notion juridique de la Rédemption
en tant que satisfaction n'y est pas, nous l'avons vu, développée
théologiquement ; néanmoins on voyait avec raison dans ces
deux documents symboliques une manifestation évidente de l'esprit
latinisant responsable, en dernière analyse, pour la théologie
de Macaire. Pour caractériser ce courant anti-latin de notre théologie,
il suffit de citer les ouvrages comme « La Doctrine Orthodoxe du
Salut » de l'archimandride (futur patriarche) Serge (Stragorodsky),
les articles théologiques du même esprit du métropolite
Antoine (Khrapovitsky) ou le livre bien connu du hiéromoine Taraise
(Kourgansky) « La Théologie en Grande et en Petite Russie
aux XVP-XVIP siècles». On peut trouver une bonne critique de notre
théologie scolaire issue des « livres symboliques » et
de Macaire, dans les répliques intéressantes du professeur
A. I. Vvedensky aux débats qui eurent lieu le 9 avril 1904 à
l'Académie Théologique de Moscou à l'occasion de
la défense, par l'archiprêtre N. Malinovsky, de sa dissertation
« La Théologie Dogmatique Orthodoxe » (lre et 2e parties).
Ces répliques furent publiées dans le «Bogoslovsky Vestnïk »
sous le titre « A propos de la question de la réforme méthodologique
de la dogmatique orthodoxe ». Mais c'est le discours intéressant
quoiqu'unilatéral de l'archimandrite (futur archevêque) Hilarion
(Troïtsky f le 28 décembre 1929 à Leningrad) qui manifeste
avec le plus d'éclat cette insurrection contre « Macaire »
(et par là contre les Confessions du XVIIe siècle).
Prononcé le 12 septembre 1915 à l'Académie Théologique
de Moscou, ce discours avait pour titre : « La théologie et
la liberté de l'Eglise : les tâches de la guerre libératrice
dans le domaine de la théologie russe ». Ayant souligné
que notre critique du catholicisme romain avait habituellement un caractère
partiel (remarque tout à fait applicable à la méthode
théologique des monuments symboliques du XVIIe siècle),
l'archimandrite Hilarion dit : « Les hérésies catholiques
sont comptées par dizaines, mais l'erreur fondamentale et destructrice
du latinisme n'a pas été soulignée ». Il concentre
ensuite sa polémique sur les thèses fondamentales sotériologiques
de la théologie scolastique : « Dans la doctrine scolastique
du salut il s'agit avant tout de raser jusqu'à terre deux fortins,
deux notions : la satisfaction et le mérite. Ces deux notions doivent
être exclues de la théologie complètement, pour toujours
et définitivement». Il termine par l'appel enflammé suivant
: « C'est à la lutte contre cette emprise latino-allemande
nuisible et contre ses tristes fruits dans notre théologie que
je considère de mon devoir moral de vous appeler ».
Certes, tout n'était pas également heureux dans cette critique
de la théologie « macarienne ». Ainsi le métropolite
Antoine dans son livre « Le dogme de la Rédemption »
nie en fait, à force de concevoir les dogmes de façon « morale »,
la signification rédemptrice de la mort du Christ sur la croix
; celle-ci est superflue dans le cadre de sa théologie et sa place
est occupée par la prière de Gethsémani. Quant à
l'archevêque Hilarion, il identifia l'œuvre rédemptrice
et salvatrice du Christ tout entière à la seule Incarnation
et ne dit littéralement rien, dans son discours, sur la mort du
Christ sur la croix. Il veut fonder sa théologie sur des hymnes
liturgiques, mais ne cite que ceux de la Nativité, de la Théophanie,
de l'Annonciation, ignorant complètement celles de la Semaine Sainte,
des fêtes de la Croix, et même de Pâques ; de sorte
qu'il n'y a pas de place, dans sa conception du salut, non seulement pour
la mort sur la croix, mais même pour la Résurrection du Christ
; tout se réduit à la Nativité et l'Incarnation.
Ce qui manquait en général à la réaction de
la pensée théologique russe de la fin du XIXe et du début
du XXe siècles contre le latinisme et le protestantisme c'était
une connaissance authentique de la tradition patristique dans sa plénitude,
une explication des dogmes de l'Orthodoxie à partir de ce fondement.
De là ses limitations et ses défauts. Néanmoins,
les théologiens de cette époque avaient pris conscience
du fait que les schémas scolastiques latins ne correspondaient
pas à la vision que l'Eglise orthodoxe avait de sa foi et n'étaient
pas des formes adéquates et valables pouvant l'exprimer. Par là
un coup décisif fut porté à l'acceptation des Confessions
du XVIIIe siècle en qualité de « livres symboliques »,
guide obligatoire en théologie.
La question de l'existence, dans l'Eglise Orthodoxe, de livres symboliques
exprimant sa doctrine, ayant une importance générale pour
toute cette Eglise et égaux ou semblables en autorité aux
décisions des Conciles Œcuméniques, fut discutée
mainte fois dans la théologie orthodoxe récente, tant russe
que grecque. Nous avons déjà cité le point de vue
de certains théologiens russes. Parmi les partisans des livres
symboliques et défenseurs de leur autorité, on peut ranger
le professeur T. A. Tikhomirov, l'archiprêtre I. A. Yanychev, E.
Popov, I. Sokolov et le canoniste serbe bien connu, Mgr. Nicodème
(Milasch). Parmi ceux qui nient l'existence même de livres symboliques
dans l'Orthodoxie, notons le professeur Ν. Ν. Gloubokovsky.
« II n'y a pas dans l'Orthodoxie, écrit-il, de livres symboliques
à proprement parler, dans le sens technique du terme. Tout ce qu'on
dit à leur sujet est très conventionnel et ne correspond
qu'aux schémas doctrinaux occidentaux en contradiction avec la
nature même et l'histoire de l'Orthodoxie. Celle-ci se considère
comme la juste et authentique doctrine du Christ dans toute sa primordialité
et absence de détérioration ; mais alors - quelle autre
doctrine, quelle doctrine spéciale et distinctive peut-elle avoir
en plus de la doctrine de l'Evangile du Christ ? L'Eglise Orthodoxe elle-même
n'emploie jusqu'à présent aucuns « livres symboliques »
spéciaux, se contentant des monuments traditionnels communs de
caractère doctrinal ». Un théologien russe de notre
époque, l'archiprêtre professeur Georges Florovsky, ne reconnaît
pas non plus l'autorité des « livres symboliques ». « Ce
qu'on appelle les 'livres symboliques' de l'Eglise Orthodoxe n'a pas d'autorité
obligatoire », écrit-il, « quelque fréquente qu'en
ait été l'utilisation par tel ou tel théologien à
des moments différents. Leur autorité est relative et dérivée.
Ils ne sont pas, en tout cas, revêtus d'autorité en tant
que tels mais seulement dans la mesure où ils sont en accord avec
la Tradition ininterrompue de l'Eglise ». L'Eglise Orthodoxe ne saurait,
selon le R. P. Florovsky, avoir des livres symboliques particuliers de
la période nouvelle, parce qu'elle n'est pas une église
particulière et nouvelle, mais est identique à l'Eglise
ancienne.
Dans la théologie grecque, on note également une tendance
toujours croissante de mettre en question l'autorité et le caractère
obligatoire des textes symboliques du XVIIe siècle. Si Z. Rossis,
théologien de la fin du XIXe siècle, leur reconnaissait
une autorité presque égale à celle des décisions
des Conciles Œcuméniques, le professeur bien connu et ayant
exercé beaucoup d'influence en son temps, H. Androutsos (f en 1935)
observait envers eux une attitude bien plus réservée et
leur attribuait une importance uniquement auxiliaire. Il écrit
dans sa « Dogmatique de l'Eglise Orthodoxe Orientale » : « Tous
les exposés de la foi peuvent servir (à la théologie
orthodoxe) en qualité de sources secondaires lorsqu'ils ont été
composés dans des conciles locaux, dans la mesure où ils
s'accordent avec la doctrine de l'Eglise. Sont tels ce qu'on appelle les
livres symboliques écrits au sujet de la Confession calvinisante
de Loukaris et parmi eux les Confessions de Moghila et de Dosithée
ont une place prépondérante». Les théologiens grecs
de nos jours vont plus loin. Le professeur P. Trernbelas, dans sa « Dogmatique
de l'Eglise Orthodoxe Catholique » évite le terme de « livres
symboliques » pour ne parler que de textes symboliques auxquels il
reconnaît surtout une importance de monuments historiques. « Quelqu'inférieurs
que soient (ces textes symboliques) comparés à l'autorité
des Conciles Œcuméniques, ils ne cessent pas, cependant, d'être
des instruments auxiliaires précieux pour la composition d'une
dogmatique orthodoxe, parce qu'ils expriment la conscience de l'Eglise
Orthodoxe Catholique à l'époque où ils parurent».
Le professeur Karmiris rejette plus nettement l'existence dans l'Eglise
Orthodoxe de livres symboliques égaux en autorité aux décisions
des Conciles Œcuméniques. Il les nomme « de simples textes
symboliques » et écrit : « Les livres symboliques de
l'Eglise Orthodoxe ainsi nommés conventionnellement et par imitation
aux étrangers, ne provenant pas de Conciles Œcuméniques,
sont naturellement dépourvus de l'autorité absolue, immuable,
universelle et obligatoire des Symboles de Foi et n'ont qu'une autorité
relative, provisoire, locale et non universelle ; à ce point de
vue ils peuvent être caractérisés comme des exposés
de foi orthodoxes ordinaires et non dépourvus de défauts,
exprimant l'esprit de l'époque où ils furent composés
ainsi que la continuité de la foi orthodoxe ininterrompue et toujours
identique à elle-même dans tous les siècles».
Il est intéressant de noter que la discussion de la question concernant
les livres symboliques dans l'Eglise Orthodoxe est passée au-delà
des cercles ecclésiastiques orthodoxes pour intéresser également
la science théologique occidentale. Nous songeons à une
curieuse discussion qui eut lieu entre deux théologiens protestants,
Wilhelm Gass et Ferdinand Kattenbusch. Dans son ouvrage «Le symbolisme
de l'Eglise grecque » Gass fondait l'exposé de sa doctrine
sur les livres symboliques du XVIIe siècle, en particulier sur
les Confessions de Moghila et de Dosithée. Une telle méthode
fut rejetée par Kattenbusch dans la critique qu'il fit du livre
de Gass. Kattenbusch affirmait qu'une église grecque particulière
n'existait pas ; qu'il existe une Eglise Orthodoxe Orientale et qu'il
fallait chercher l'expression de sa doctrine non chez Moghila et Dosithée,
mais chez les Pères des IVe-Ve siècles, période de
formation de la tradition spécifique grecque en théologie
et en liturgie. Gass répliquait que les Pères anciens appartenaient
à l'Eglise tout entière, et non à la seule église
grecque. C'est pourquoi il fallait pour décrire la doctrine de
l'église grecque, s'appuyer sur des monuments appartenant à
elle seule, c'est-à-dire les Confessions du XVIIe siècle.
Gass avait, certes, raison d'affirmer que les Pères appartenaient
à l'Eglise tout entière, mais il ne comprenait, ni ne remarquait
que l'Eglise Orthodoxe contemporaine est une continuation de l'Eglise
ancienne, ou plutôt qu'elle est l'Eglise ancienne elle-même
dans le temps présent et non une église particulière
et nouvelle. C'est pourquoi les Pères anciens peuvent exprimer
sa foi mieux que Pierre Moghila, Mélétios Syrigos ou Dosithée. |