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Passons maintenant à l'époque post-byzantine
si riche en confessions de foi, en messages patriarcaux, en cathéchismes,
etc. Sauf les catéchismes d'enseignement scolaire, toute cela représente
presque toujours une réaction de la théologie orthodoxe
et de la hiérarchie aux doctrines protestantes et catholiques romaines
auxquelles l'Eglise orthodoxe dut se heurter à cette époque.
Il s'agit parfois aussi du résultat de conflits « intérieurs »
entre le protestantisme et la contre-réforme catholique romaine,
chacun des adversaires essayant d'attirer l'Orthodoxie de son côté
et de s'appuyer sur elle, l'entraînant ainsi dans cette discussion
« intestine » occidentale qui lui était étrangère.
Il est donc naturel que les textes théologiques orthodoxes de cette
période aient un caractère polémique, soit anti-protestant,
soit anti-latin. Leur apparition dans l'Orthodoxie s'explique d'ailleurs,
au moins en partie, par le désir d'imiter la composition de « livres
symboliques » en Occident qui y apparurent au XVIe siècle,
d'abord chez les protestants (la Confession d'Augsbourg en 1530 chez les
luthériens, « les 67 articles ou conclusions de Zwingli »
chez les Zwingliens en 1525, le Cathéchisme de Calvinen 1536 et
son « Consensus Genevensis » en 1551 chez les réformés,
ainsi qu'un grand nombre d'autres textes symboliques), puis chez les catholiques
romains en réponse à la littérature symbolique protestante
(les canons et les décrets du Concile de Trente de 1545-1563, la
Confession de foi de ce même concile, les cathéchismes de
Canisius en 1554 et le cathéchisme romain en 1566. Il était
tout naturel pour le protestantisme, religion nouvelle qui s'était
détachée du catholicisme romain, d'éprouver un besoin
de formuler sa foi dans des « livres symboliques », expressions
adéquates de cette foi nouvelle, bien que l'attitude envers ces
documents ait toujours été intérieurement contradictoire
dans le protestantisme, puisqu'il est difficile d'y trouver place pour
le principe même d'autorité. D'autre part, les catholiques
romains également, s'étant éloignés de l'ancienne
tradition ecclésiale et étant entrés avec l'évolution
de leur doctrine et de leurs institutions ecclésiastiques, en contradiction
avec la sainte Ecriture, éprouvèrent le besoin de formuler
en réaction contre le protestantisme, leurs positions dogmatiques
si différentes de la foi et de l'enseignement de l'Eglise ancienne.
De là les livres symboliques catholiques romains du XVIe siècle
qui furent, une fois approuvés par les papes, revêtus d'autorité
et eurent caractère obligatoire, ceci plus encore que les décisions
anciennes qu'ils avaient, en fait, remplacées, puisque le pouvoir
d'enseigner appartient au pape. Les protestants, de leur côté,
s'étant bientôt divisés en un grand nombre de fractions,
s'efforçaient d'arrêter ce morcellement en éditant
un grand nombre de nouvelles professions de foi et de « formules
de concorde » (ainsi la Formule de concorde luthérienne de
1577-1580).
La situation de l'Eglise orthodoxe aux XVI-XVIIe siècles était
tout autre. Quelque bas qu'y ait été le niveau de l'éducation
théologique en raison des circonstances historiques et malgré
les influences hétérodoxes qui y pénétraient,
l'Eglise orthodoxe catholique continuait à garder à sa base
la foi des Conciles Oecuméniques et des Saints Pères ; plus
exactement elle était l'Eglise des Conciles Oecuméniques
et des Saints Pères. Elle n'éprouvait aucun besoin interne
de formules nouvelles pour sa foi. Si elle commença alors cette
composition de nouvelles professions de foi, ce fut pour des raisons pour
ainsi dire « extérieures », historiquement « fortuites »
ou « pratiques » : ses contacts et même ses heurts avec
les confessions occidentales qui souvent adoptèrent une attitude
agressive vis-à-vis du monde orthodoxe (propagande, missions, intrigues
diplomatiques et politiques). Les Confessions orthodoxes et les messages
patriarcaux des XVI-XVII siècles ne furent donc pas le fruit d'un
développement organique de la théologie orthodoxe, tels
que furent par exemple les conciles « palamites » du XIV siècle
; c'étaient des tentatives de répondre à des questions,
souvent étrangères à l'Orthodoxie, mais posées
pratiquement par la vie en raison des contacts avec le monde hétérodoxe
; il s'agissait parfois de répondre à des discussions entre
catholiques romains et protestants dans lesquelles les deux côtés
partaient de thèses communes inacceptables pour l'Eglise orthodoxe
(ainsi dans la discussion sur le salut par la foi seule ou par la foi
et les œuvres). Nous ne parlerons pas ici en détail du fait
bien connu : la théologie orthodoxe, dans sa lutte contre le latinisme
et le protestantisme, forcée de s'armer d'arguments occidentaux
scolastiques ce qui, à son tour, amena une nouvelle influence dangereuse
sur la théologie orthodoxe, influence non plus du domaine des termes
théologiques impropres, mais celle d'idées de théologie
et de spiritualité. Il arriva ce que certains théologiens,
comme l'archiprêtre professeur Georges Florovsky, appellent « une
pseudomorphose de l'Orthodoxie », c'est-à-dire son revêtement
par des formes de pensées et d'expression qui lui étaient
impropres, quoique la fidélité aux bases de l'Orthodoxie
soit demeurée intacte en général par un miracle de
Dieu et par les dons de l'Esprit Saint demeurant dans l'Eglise. C'était
une période de rupture profonde d'avec la tradition patristique
dans la théologie (pas dans la vie liturgique de l'Eglise cependant),
une période d'abaissement du niveau théologique malgré
tout le développement extérieur de la science et de l'érudition
théologiques. Cet abaissement du niveau théologique est
fortement ressenti par chacun de ceux qui, après avoir lu les Saints
Pères ou les actes des anciens conciles (jusqu'à ceux des
conciles du XIVe siècle et Saint Marc d'Ephèse inclus) passe
à la lecture des confessions de foi des XVI-XVIIe siècles.
Nous essaierons de suivre avec plus de détails ces influences hétérodoxes
en étudiant les diverses confessions et messages de cette période.
Dans l'ordre chronologique il nous faudra tout d'abord considérer
les trois messages du patriarche Jérémie II de Constantinople
aux théologiens luthériens de Wittenberg de l'université
de Tubingen. Ceux-ci lui avaient envoyé le texte de la Confession
d'Augsbourg. Comme on le sait, cette correspondance (1573-1582) commencée
sur l'initiative des luthériens n'aboutit à rien et le patriarche
déclare, dans son troisième message, qu'il considère
inutile de la poursuivre. Plus que dans son contenu, l'importance de cette
correspondance réside dans le fait même d'une première
rencontre directe de l'Orthodoxie avec le protestantisme. Les messages
exposent assez bien certaines thèses de la doctrine orthodoxe,
et l'influence latine se fait peu sentir dans les expressions (il y a,
il est vrai, la notion de « matière » et de « forme »
dans la doctrine des sacrements, mais par contre le terme de «transsubstantiation»
est évité dans celle de l'Eucharistie). Cependant, alors
que le protestantisme est avant tout une hérésie ecclésiologique
(ou plutôt anti-ecclésiale), le patriarche Jérémie
n'expose aucune doctrine théologique orthodoxe sur l'Eglise et,
à la place, parle des sept sacrements. C'est là le défaut
majeur de ses messages. En réponse à la doctrine luthéro-augustinienne
sur l'homme, fondement de tout l'enseignement luthérien sur la
justification, il n'expose pas l'anthropologie orthodoxe patristique,
ne parle pas de la grâce, en tant que force divine incréée.
Et cependant c'est là précisément qu'on aurait pu
trouver des points de rencontre avec Luther qui s'opposait à la
doctrine catholique romaine sur la multiplicité des forces créées
de la grâce, médiatrices entre Dieu et l'homme. En général
les messages se bornent à réfuter certaines erreurs protestantes
sans essayer de comprendre leurs principes fondamentaux. Il va de soi
qu'un dialogue de ce genre ne pouvait porter de fruit et dut bientôt
cesser. Néanmoins les messages du Patriarche Jérémie
II constituent des textes historiques intéressants, illustrant
l'état de la pensée théologique orthodoxe au XVIe
siècle, dans le Proche Orient, avant qu'elle tombe sous une forte
influence de la scolastique latine. La fermeté, avec laquelle le
patriarche Jérémie II défend les positions orthodoxes
a aussi son prix. C'est là que réside l'importance de ses
messages. Leur en attribuer une plus grande serait exagéré.
« La Confession de l'Eglise orientale, catholique et apostolique »
de Mitrophane Critopoulos, futur patriarche d'Alexandrie, parue en 1625,
présente beaucoup plus d'intérêt. Elle vise également
le luthéranisme et peut être caractérisée comme
la première tentative de formuler une appréciation théologique
de cette confession du point de vue orthodoxe. C'est théologiquement
parlant, le monument symbolique le plus remarquable du XVIIe siècle
et celui qui expose le mieux la doctrine orthodoxe. Cela ne veut pas dire,
toutefois, qu'il ne présente pas de défauts. Sa synthèse
théologique est insuffisante et la polémique sur des points
particuliers y domine. On sent aussi une certaine influence luthérienne
quoique Mitrophane Critopoulos soit, certainement, orthodoxe dans ses
positions essentielles. Ainsi son enseignement sur l'Eglise est assez
flou et il parle de la chute et de ses conséquences dans l'esprit
de saint Augustin (l'homme privé du donum superadditum, reste la
« nature pure »). C'est surtout dans la doctrine des sacrements
qu'on ressent l'influence du protestantisme, ou, en tout cas, le désir
de parler un langage qui lui soit compréhensible. Seuls trois sacrements
(μυστήρια) ont reconnus comme
indispensables : le baptême, l'eucharistie et la pénitence
; les autres sont nommés des « rites sacrés mystériques »
(μυστικαί τελεται)
que l'Eglise appelle sacrements uniquement par «économie». La chrismation
par exemple n'est mentionnée qu'en passant et non comme un sacrement.
Il n'y a pas de doctrine d'ensemble sur l'eucharistie ; des détails
surtout sont soulignés, quoique ces détails soient d'importance
: le pain levé, la communion des fidèles sous les deux espèces,
le jeûne eucharistique sévère etc. Suivant Saint Marc
d'Ephèse Critopoulos évite le terme scolastique de «transsubstantiation»
(μετουσίωσις) pour
ne parler que de changement (μεταβολή).
Il se prononce aussi contre l'adoration des Saints Dons en dehors de la
célébration de la divine Liturgie et rejette la doctrine
latine sur la conception immaculée de la Mère de Dieu. Ce
qu'il y a peut-être de plus précieux dans sa Confession,
c'est qu'il expose la doctrine de la rédemption dans l'esprit des
Saints Pères, même s'il le fait sans beaucoup de système
et sans l'approfondir particulièrement. Il évite la doctrine
latine de la satisfaction. Par contre, l'influence latine se fait sentir
dans son enseignement sur les sept degrés du sacerdoce, y compris
les degrés inférieurs. La Confession de M. Critopoulos est
marquée par un curieux patriotisme grec naïf; il le manifeste
en soulignant que le Christ fut crucifié par les romains et les
juifs et non par les grecs, que par contre il fut « glorifié »
lorsque des grecs désirèrent le voir. Par contre Mitrophane
Critopoulos rejette résolument les prétentions du patriarcat
de Constantinople à une situation privilégiée et
à un « primat » dans l'Eglise ; il insiste sur l'égalité
sinon de tous, du moins des quatre patriarcats d'Orient et sur le fait
que seul le Christ est Chef de l'Eglise, un homme mortel ne pouvant pas
l'être. Ce qui est très caractéristique pour M. Critopoulos,
c'est la confusion qu'il fait entre les dogmes et les mœurs et coutumes
de son temps (c. à d. avec les mœurs des peuples chrétiens,
surtout des grecs, sous la domination turque au XVIIe siècle).
Ainsi en exposant la doctrine orthodoxe sur le mariage, il dit que ce
sont les parents des futurs époux qui s'entendent sur leur mariage
à venir, alors que les fiancés ne se voient pas ni même
ne doivent se connaître jusqu'au mariage. M. Critopoulos n'a pas,
il faut le dire, de doctrine sur la Tradition ; il ne parle que de traditions
particulières, ecclésiastiques ou populaires. On peut dire
que la Confession de Mitrophane Critopoulos est un document très
précieux illustrant la vie des grecs sous l'empire turc. En tant
que texte symbolique elle a aussi son prix, étant un monument de
son époque exposant la doctrine de l'Eglise orthodoxe mieux que
ne le font les autres documents dogmatiques de la même période
et parce que moins marquée par des influences hétérodoxes.
Il est difficile toutefois de la considérer comme un texte symbolique
revêtu d'autorité, car elle comporte nous l'avons vu, de
nombreux défauts et des particularités propres à
son époque et au lieu de sa provenance. En outre, la Confession
de Mitrophane Critopoulos, pas plus que les messages du patriarche Jérémie
II, ne porte pas de caractère conciliaire, même local ; ce
ne sont que des actes individuels, même si leurs auteurs occupent
des situations importantes dans l'Eglise Orthodoxe. D'ailleurs, au moment
où il écrivit sa Confession, Mitrophane Critopoulos n'était
encore qu'un hiéromoine et celle-ci, envoyée par lui à
l'université protestante de Helmstadt en Allemagne n'y fut publiée
qu'en 1661.
Si les messages du patriarche Jérémie II et la Confession
de Mitrophane Critopoulos étaient dirigées contre les luthériens,
toutes les autres confessions du XVIIe siècle ont en vue surtout
les calvinistes. Ce fut la « Confession orientale de la foi chrétienne
» éditée anonymement par le patriarche de Constantinople
Cyrille Loukaris à Genève en latin en 1629 et en grec en
1633 qui fut l'occasion de leur composition. On ne saurait douter de ce
que ce patriarche en ait été réellement l'auteur.
Le professeur Karmiris dit avec raison au sujet de cette Confession :
« Nous n'y avons pas affaire à une confession orthodoxe sous l'influence
calviniste, mais au contraire, à une confession calviniste sous
une influence orthodoxe ». Et en effet, sa place serait plutôt
parmi les livres symboliques du calvinisme, dont nous avons parlé
plus haut, que parmi les monuments symboliques orthodoxes. La Confession
de Loukaris produisit dans l'Eglise orthodoxe de grands troubles, surtout
dans le Proche Orient grec et en Russie méridionale. Les confessions
et messages orthodoxes du XVIIe siècle représentent une
réaction et une réfutation de cette Confession. On peut
les définir comme des documents polémiques anticalvinistes
qui utilisent, dans leurs buts polémiques des arguments catholiques-romains
et qui sont, dans une plus ou moins grande mesure, teintés de l'esprit
scolastique latin. Cet esprit latin se manifeste le moins dans le premier
des documents antiloukaristes : la décision du concile de Constantinople
du 24 septembre 1638 qui anathématisa Cyrille Loukaris et fut signée
par trois patriarches et 20 métropolites. Brusque dans sa forme
et brève de contenu, cette décision expose bien la doctrine
orthodoxe sur le changement des Saints Dons, en évitant le terme
latin de « transsubstantiation ». Ce fut pourtant la « Confession
orthodoxe de l'Eglise catholique et apostolique orientale » qui acquit
plus de célébrité. Composée d'abord en latin
par le métropolite de Kiev Pierre Moghila et par ses proches collaborateur,
Isaïe Kozlovsky et Sylvestre Kossov, approuvée en 1640 au
concile convoqué par Pierre Moghila à Kiev, elle fut envoyée
pour confirmation au patriarche de Constantinople Parthénios et
soumise par ce dernier à l'examen du concile local de Yassy en
1641-1642. Le texte latin y fut traduit en langue grecque parlée
par Mélétios Syrigos, savant théologien. Il le modifia
considérablement en excluant ou corrigeant les écarts de
la foi orthodoxe les plus manifestement latins, comme par exemple ce qui
concernait le moment du changement des Saints Dons, le purgatoire etc.
Cette modification fut faite hâtivement et d'ailleurs Mélétios
Syrigos, tout en étant un adversaire convaincu de l'Eglise catholique
romaine, subissait lui-même, dans sa théologie, l'influence
latine, ayant fait ses études à l'université de Padoue.
L' «épuration» du texte latin de Pierre Moghila ne pouvait donc
être suffisante et la Confession orthodoxe en langue grecque, même
corrigée, demeure néanmoins le texte le plus « latinophrone »
parmi les documents symboliques du XVIIe siècle. Ainsi modifiée,
la Confession fut approuvée par une lettre patriarcale de Constantinople
datée du 11 mars 1643 et signée par quatre patriarches orientaux
et 22 évêques, et renvoyée à Pierre Moghila,
à Kiev. Celui-ci, toutefois, n'accepta pas les modifications apportées
à son texte et refusa de reconnaître et de publier la « Confession
Orthodoxe » corrigée qui lui avait été envoyée.
A la place il publia en 1645 son « Petit Catéchisme »,
où il revenait à nouveau à ses erreurs latines. Quoi
qu'il en soit cette Confession Orthodoxe demeura inconnue dans l'Eglise
russe jusqu'en 1696, où elle fut traduite à Moscou du grec
en slavon sous le patriarcat d'Adrie.
En ce qui concerne le contenu de la Confession Orthodoxe on peut dire
que dans l'essentiel elle est certainement un monument symbolique orthodoxe
de son époque ; dans toutes les questions qui séparent les
orthodoxes des catholiques romains (comme par exemple le Filioque ou le
primauté du pape) et des protestants (comme par exemple la vénération
des saintes icônes et des reliques, l'invocation des saints, les
sacrements etc.) elle s'en tient toujours à la doctrine orthodoxe.
Cela est évident, car sans cela elle aurait été rejetée
par l'Eglise Orthodoxe et n'aurait pas été signée
par tant de patriarches et d'évêques. Cela n'empêche
que cette Confession est un document nettement latin par sa forme et parfois
aussi par son contenu et son esprit. Elle suit dans son exposé
le catéchisme catholique-romain de Pierre Canisius dont nous avons
déjà parlé, en en empruntant presque textuellement
de pages entières, surtout en ce qui concerne la partie morale
; elle adopte entièrement la terminologie latine scolastique en
ce qui concerne, par exemple, la matière et la forme dans les sacrements,
l'intention (intentio) de celui qui accomplit le sacrement, en tant que
condition de sa validité, la transsubstantitation, la doctrine
aristotélicienne sur la « substantia » et « accidentia »
pour l'expliquation de la transsubstantiation, la doctrine sur l'accomplissement
des sacrements ex opere operato, etc. Voici à titre d'exemple de
latinisme terminologique le passage sur la transsubstantiation : « Dans
la divine Eucharistie se trouve le Fils de Dieu Lui-même par la
transsubstantiation, de telle sorte que la substance du pain se transforme
en la substance de Son Corps saint et la substance du vin en la substance
de Son précieux Sang. C'est pourquoi on doit glorifier la sainte
Eucharistie et l'adorer de la même façon que notre Sauveur
Jésus Lui-même». Les derniers mots de cette phrase concernant
l'adoration de la sainte Eucharistie sont très confus et peuvent
facilement être compris dans le sens de la doctrine catholique romaine
sur l'adoration du Saint Sacrement en dehors de la Liturgi. De même,
dans la Confession Orthodoxe, la doctrine du «sceau indélébile»
du sacerdoce et celle sur la création de l'âme humaine par
un acte créateur spécial au moment de la conception de chaque
homme (ce qu'on appelle le «créationisme») sont latine. La Confession
présente cette dernière doctrine comme la seule possible.
Cependant chez les Pères grecs un autre point de vue domine sur
l'origine de l'âme et la théologie orthodoxe le partage.
En tout cas la doctrine orthodoxe sur l'origine de l'âme n'est pas
un dogme. La Confession Orthodoxe expose l'enseignement sur la justification
par la foi et les œuvres de façon inadéquate, en juxtaposant
l'une et les autres et en considérant les œuvres d'une façon
«mercenaire». Ce même caractère mercenaire centré
sur la satisfaction empreint la doctrine de la Confession sur l'épitimie
présentée comme une partie indispensable de la confessio.
L'influence latine est la plus forte dans la partie morale de la Confession
Orthodoxe, où nous rencontrons la doctrine, inconnue à la
Tradition orthodoxe, de ce qu'on appelle «les commandements de l'Eglise»
distincts de ceux de Die. Cependant, là aussi, la Confession Orthodoxe
s'efforce d'introduire dans les formes latines un contenu orthodoxe. A
part quelques exceptions (Basile le Grand, pseudo-Denys, pseudo-Athanase,
Augustin) les références aux Saints Pères sont presque
complètement absentes de la Confession, ce qui est le signe caractéristique
d'une rupture d'avec la tradition patristiques; on le ressent d'ailleurs
dans toute la théologie de ce document symbolique. On peut dire
que ce qui le caractérise principalement, ce ne sont pas ses inexactitudes
ou ses écarts de la théologie orthodoxe (ils n'ont, après
tout, qu'une importance secondaire), mais l'absence de théologie
en général, la pauvreté de la pensée théologique.
Prenons deux exemples: Tout lecteur connaissant la tendance latinisante
de la Confession Orthodoxe, s'attend naturellement à y trouver
la doctrine scolastique sur la rédemption et sur la mort du Seigneur
en tant que «satisfaction» du courroux divin pour la chute d'Adam. Cependant,
la Confession Orthodoxe ne la contient pas, du moins dans sa forme développée
; elle n'est que sousentendue dans plusieurs endroits. Le fait est qu'il
y manque en général toute théologie de la Rédemption.
Elle se borne à présenter une «mosaïque» de citations
scripturaires et quelques observations décousues. Un autre exemple:
le dogme de la vénération des saintes icônes. Pour
l'expliquer la Confession Orthodoxe se borne à indiquer que cette
vénération ne contredit pas le deuxième commandement,
car l'adoration de faux dieux et de leurs idoles interdite par le deuxième
commandement est une chose, alors que la vénération du Christ,
de la Mère de Dieu et des saints et leur représentation
sur des icônes en est un autre. Une telle vénération
est bonne et utile, car elle contribue à élever l'esprit
vers le prototype représenté. Cependant, les Pères
comme saint Jean Damascène ou saint Théodore Studite, en
plus des arguments ci-dessus, fondent la vénération des
icônes avant tout sur la réalité de l'incarnation
du Fils de Dieu devenu véritablement homme et sur la doctrine des
images divines. Le Fils est l'image éternelle du Père et
Le révèle à la créature. Dans son incarnation
II revêt l'image de l'homme, créé lui-même à
l'image de Dieu, et devient un homme véritable. C'est pour cela
que nous représentons le Christ dans son humanité, confessant
par là la réalité de son incarnation et notre foi
en le Fils de Dieu devenu visible et représentable, nous révélant
le Père dont il est l'image. Toute cette profonde théologie
patristique est absente de la Confession Orthodoxe qui ne mentionne aucune
relation entre l'incarnation et la vénération des icônes.
Nous pouvons dire pour terminer que, tout en n'ayant pas de raisons suffisantes
pour rejeter la Confession Orthodoxe en tant que document historique qui
a joué un rôle positif dans la défense de l'Orthodoxie
contre ses ennemis au XVIIe siècle, nous ne saurions y voir un
texte symbolique revêtu de quelque autorité ni une source
de doctrine théologique orthodoxe.
Un caractère latinisant presque aussi manifeste marque un autre
monument symbolique du XVIIe siècle, la Confession de Foi du patriarche
Dosithée de Jérusalem. Ce document avec d'autres qui y sont
joints est plus connu chez nous sous le titre de « Message des patriarches
de l'Eglise catholique orientale sur la foi orthodoxe ». Ce furent
les discussions confessionnelles entre catholiques romains et calvinistes
en France qui provoquèrent la composition de cette Confession.
L'un et l'autre parti s'efforçait de prouver que sa doctrine était
partagée par les orthodoxes en Orient. Or, les intérêts
des catholiques romains dans le Proche et Moyen Orient étaient
représentés par la France, alors que ceux des calvinistes
l'étaient par la Hollande. Les ambassadeurs de ces pays en Turquie
exerçaient donc une pression sur le patriarcat de Constantinople
afin d'obtenir de lui une confession de foi favorable à celle qu'ils
représentaient, pour l'utiliser dans la lutte contre leur adversaire.
Ainsi, à la suite de l'insistance que l'ambassadeur français
à Constantinople, le comte de Nointel, mit à exiger de l'Eglise
orthodoxe une manifestation de son attitude négative envers la
Confession calviniste de Cyrille Loukaris, un concile local y fut convoqué
en janvier 1672. Il était présidé par les trois autres
patriarches d'Orient et environ 40 évêques. Ce concile composa
un tome sur la foi dans un esprit anticalviniste. Peu après, en
mars de la même année, Dosithée, le patriarche de
Jérusalem qui avait pris part à ce concile poursuivant l'activité
anticalviniste de ce dernier et profitant de la présence des évêques
et du clergé venus pour la consécration à Bethléem
de l'église de la Nativité, soumit à leur approbation
une Confession de foi qu'il avait composée. Ils l'approuvèrent
par leur signature le 16 mars 1672 et y insérèrent leur
décision conciliaire condamnant le calvinisme. Ce document fut
envoyé à Constantinople à l'ambassadeur de France.
Il est signé par les 69 participants du concile, dont huit seulement
sont des évêques avec à leur tête le patriarche
Dosithée (parmi les signataires il y avait entre autres l'archimandrite
Joasaph venu à la solennité en qualité de représentant
du tsar Alexis Mikhaïlovitch). Tous ces documents: la décision
du concile de Constantinople de 1672, la Confession du patriarche Dosithée
et son approbation à Bethléem, sont appelés parfois
« Actes du concile de Bethléem 1672 ». Toutefois, nous
l'avons vu, il n'y a pas eu en l'occurence de véritable concile;
ce n'était qu'une réunion liturgique d'un petit nombre d'évêques
du patriarcat de Jérusalem. Quant au concile qui s'était
réuni à Constantinople en janvier 1672, il ne peut conférer
aucune autorité ecclésiastique à la Confession du
patriarche Dosithée puisqu'il avait eu lieu avant la composition
de celle-ci, ainsi que nous l'avons vu. Cependant, cinquante ans plus
tard, la Confession de Dosithée connut une reconnaissance ecclésiastique
plus étendue ; elle fut approuvée au concile de Constantinople
de 1723 par les quatre patriarches orientaux avec à leur tête
Jérémie III, patriarche de Constantinople, et insérée
dans la seconde réponse aux non-jureurs anglais auxquels elle fut
envoyée par l'intermédiaire du Saint Synode de l'Eglise
russe. C'est pourquoi la Confession de Dosithée (avec les documents
qui l'accompagnent) est souvent appelée chez nous la Confession
ou même le Message des quatre patriarches d'Orient.
Parmi tous ces documents considérons seulement la Confession de
Dosithée car elle présente le plus d'intérêt
au point de vue théologique. Comme on le sait, elle est une réponse
à la Confession de Cyrille Loukaris et la suit exactement, « servilement »
pourrait-on dire, observant le même ordre et opposant à ses
affirmations la doctrine orthodoxe point par point. Ceci limite naturellement
la liberté de l'exposé et entraîne une absence de
plénitude dans la Confession de Dosithée. Cela explique
également le fait que cette Confession (dans sa première
édition en tout cas) vise exclusivement les calvinistes, et ne
parle pas des erreurs catholiques-romaines. Le lecteur a l'impression
que les calvinistes hérétiques (dont le patriarche Dosithée
parle en des termes très peu « œcuméniques »)
se sont révoltés et séparés non de l'Eglise
catholique romaine, mais de l'Eglise orthodoxe, qu'il n'existe en général
que des orthodoxes et des protestants, alors que les catholiques romains
n'existent pas ou bien que leur doctrine correspond en tout à la
doctrine orthodoxe. D'une façon générale et prise
globalement, la Confession de Dosithée, tout comme la Confession
de l'Eglise orientale (de Pierre Moghila), expose certainement la doctrine
orthodoxe, faute de quoi elle n'aurait pu être confirmée
par les quatre patriarches orientaux. Cependant elle l'expose dans des
formes empruntées aux latins et comporte dans les détails
de nombreux écarts vis-à-vis de la tradition orthodoxe.
Ainsi, suivant la scolastique latine, elle expose une doctrine sur différentes
espèces de la grâce : la grâce préventive (gratia
praeveniens), la grâce spéciale (specialis), la grâce
auxiliaire (cooperativa), - distinctions étrangères à
la tradition des Pères. C'est dans la doctrine sur l'Eucharistie
que la terminologie latine se rencontre le plus souvent. On peut dire
que Dosithée y surpasse Pierre Moghila lui-même dans son
engouement pour les latinismes. En voici un exemple caractéristique
: « Après la consécration du pain et du vin il ne reste
plus la substance du pain et du vin, mais le corps et le sang mêmes
du Seigneur sous l'espèce et l'image du pain et du vin ; ou, ce
qui est pareil, sous les accidents du pain et du vin ». A la façon
catholique romaine le sacrement de l'onction est également appelé
βεβαίωσις, - traduction grecque
littérale du terme confirmatio. Le caractère catholique
romain marque dans la Confession la doctrine sur l'indélébilité
du sacerdoce, la division de l'Eglise en église céleste
et église militante, ainsi que la distinction entre l'adoration
« servile » (δουλική) des
saints et « supraservile » (ύπερδουλική)
de la Mère de Dieu. Dosithée ne fait, d'autre part, aucune
différence entre les livres canoniques et deutero-canoniques de
l'Ancien Testamen, ce qui ne correspond pas non plus à la tradition
orthodoxe et est emprunté aux catholiques romains. De même
que dans la Confession Orthodoxe, la doctrine théologique de la
Rédemption n'est pas développée du tout, elle est
presque absente. La Confession de Dosithée se borne à citer
quelques textes, de sorte qu'il est difficile de comprendre quelle est
la conviction de l'auteur. Sans doute considérait-il la question
de la rédemption comme n'entrant pas dans le cadre d'une polémique
anti-calviniste et ne jugea pas nécessaire de s'y arrêter.
Mais ce qui choque tout particulièrement le sentiment orthodoxe
dans la Confession de Dosithée, c'est l'interdiction aux fidèles
de lire la Sainte Ecriture, surtout celle de l'Ancien Testament. Pour
justifier cette interdiction Dosithée s'en réfère
à l'expérience de l'Eglise qui montre soidisant que la lecture
de l'Ecriture par les fidèles leur est nuisible ; il essaie de
le prouver par les paroles de l'Ecriture elle-même : le salut vient
« de ce que l'on entend la parole de Dieu » et non de ce qu'on
la lit. Inutile de dire que l' « expérience » en question
est celle de l'Eglise catholique romaine, et non orthodoxe. Il est compréhensible
dans la première car sa structure ecclésiastique et sa doctrine
même n'étant guère conformes à l'Ecriture,
les fidèles ne doivent pas le savoir. Mais dans l'Orthodoxie il
n'en est pas ainsi et il n'y a aucune raison de craindre la Sainte Ecriture.
Inutile de dire que cette « expérience », l'interdiction
de lire l'Ecriture, fut plutôt malheureuse ; elle fut une des raisons
qui entraînèrent la révolte des protestants. Quant
à dire que le salut vient non de la lecture, mais de l'audition,
ce n'est qu'un sophisme. Nulle part ni dans la tradition patristique,
ni dans les décisions de l'Eglise ancienne on ne rencontre aucune
indication sur un préjudice que pourrait entraîner la lecture
de la Parole divine. Il est intéressant de noter que la traduction
russe de la Confession de Dosithée faite en 1838 par le métropolite
Philarète de Moscou omet le passage interdisant la lecture de la
Bible par les fidèles.
Le patriarche Dosithée se rendit compte d'ailleurs plus tard des
défauts de sa Confession et les reconnut ouvertement. Dans sa troisième
édition (Yassy 1690) il y apporta une série de modifications
et de compléments visant les catholiques romains dont il ne disait
rien dans son texte primitif, comme nous l'avons vu. Ainsi il modifia
l'article 18 exposant une doctrine sur le purgatoire, proche de la doctrine
romaine ; il se prononça, quoiqu'indirectement, contre la doctrine
sur le pape, chef de l'Eglise « un homme mortel ne peut être
le chef éternel de l'Eglise » - art. 10, ajouta à son
texte primitif l'interdiction d'ajouter ou de retrancher quoi que ce soit
au texte du Credo etc. Tout cela améliore, certes, la rédaction
primitive de la Confession. Mais en même temps cela en fait un texte
uniquement personnel, puisque le « concile » de Bethléem
avait approuvé le texte où ces améliorations n'avaient
pas encore été apportées. Les patriarches d'Orient
approuvèrent il est vrai, en 1723 le texte corrigé ; toutefois,
dans leur lettre aux anglicans, ils se réfèrent à
l'édition parisienne de la Confession de 1672, donc à son
texte non corrigé. Tout ceci restreint la portée de la Confession
de Dosithée en tant que document conciliaire. D'autre part, ses
nombreux défauts théologiques ainsi que le caractère
fortuit de son origine incitent à la considérer comme un
document historique du XVIIe siècle ayant un contenu symbolique,
plutôt qu'un texte symbolique obligatoire ayant une importance permanente.
Nous ne nous arrêterons pas en détail sur les textes symboliques,
édités aux XVIIIe-XIXe siècles par les patriarches
orientaux et par leurs synodes. Ils se distinguent des documents du XVIIe
siècle par le fait d'être dirigés surtout contre les
catholiques romains, quoique certains d'entre eux aient aussi en vue les
protestants. Notons seulement les principaux de ces documents :
a) Le Message encyclique des patriarches Jérémie III de
Constantinople, Athanase III d'Antioche, Chrysanthe de Jérusalem
et de sept évêques du synode constantinopolitain, adressé
aux chrétien d'Antioche en 1722 contre les catholiques romains
et la propagande uniate;
b) La Confession de foi de 1727 du synode constantinopolitain présidé
par le patriarche Païssios II de Constantinople avec la participation
des patriarches Sylvestre d'Antioche et Chrysanthe de Jérusalem
et également dirigée contre les catholiques romains. C'est
le patriarche Chrysanthe de Jérusalem qui est en fait l'auteur
de ces deux derniers document;
c) Le message encyclique de 1836 des patriarches Grégoire VI de
Constantinople, Athanase de Jérusalem et de dixsept évêques
du synode constantinopolitai contre les protestants,
d) Le message encyclique de ces mêmes personnes écrit en
1838 contre les innovations latines.
e) En 1848 la réponse au pape Pie IX de quatre patriarches : Anthyme
VI de Constantinople, Hiérothée II d'Alexandrie, Méthode
d'Antioche et Cyrille II de Jérusalem ; elle fut confirmée
par les synodes des églises de Constantinople, d'Antioche et de
Jérusalem et porte 29 signatures d'évêques.
f) La réponse au pape Léon XIII en août 1895 du patriarche
Anthyme de Constantinople et de douze évêques de son synode.
Tous ces messages sont autant de témoignages précieux de
la constance de la foi dans l'Eglise orthodoxe à l'époque,
difficile pour elle, de la domination turque ; ce sont d'importants documents
illustrant sa lutte surtout contre l'agression de Rome. Ecrits à
l'occasion de besoins concrets, ils ont habituellement un caractère
non théologique systématique mais missionnaire, populaire
et apologétique. Ils ne présentent pas une vue d'ensemble
de la doctrine orthodoxe dans ce qui la distingue du catholicisme romain
ou du protestantisme, mais se bornent à examiner de façon
plus ou moins complète des divergences particulières. L'essentiel
ne s'y distingue pas toujours du secondaire, l'argumentation théologique
et historique n'est pas constamment au même niveau. Tout cela s'explique
par les circonstances caractérisant cette époque. Néanmoins
du point de vue général, ces documents défendent
bien la foi orthodoxe. Voici de quelle façon le message de 1895
indique les écarts catholiques romains de la foi ancienne : le
Filioque, la primauté et l'infaillibilité du pape, le baptême
par aspersion, le pain azyme, l'absence de l'épiclèse, la
communion des fidèles sous une seule espèce, le purgatoire,
les mérites surérogatoires, la béatitude complète
des justes avant la résurrection générale, l'immaculée-conception
de la Mère de Dieu. Tous ces messages adoptés, dans le meilleur
des cas, par les quatre patriarches orientaux, ensemble avec leurs synodes,
comme ce fut le cas en 1848, par la seule église de Constantinople
le plus souvent, sans que l'église russe et les autres églises
autocéphales y participent, ne possèdent pas en soi une
autorité ecclésiastique générale en qualité
d'exposés exacts et complets de la doctrine orthodoxe. Toutefois
ils jouissent d'un respect général en tant que documents
historiques ayant un caractère dogmatique. |