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De ces considérations théologiques préliminaires
d'un caractère général, nous pouvons passer maintenant
à une étude concrète, par ordre historique, des plus
importants documents symboliques de l'Eglise Orthodoxe Catholique.
Nous essaierons en même temps de définir notre attitude
envers ces textes suivant le programme du Préconcile qui propose
de les disposer par ordre de leur degré d'autorité et leur
caractère obligatoire (les textes faisant autorité, ceux
ayant une autorité relative et ceux dont l'autorité est
auxiliaire). Il va de soi que nous considérons uniquement les textes
qui ne furent pas établis ni approuvés lors des sept Conciles
Œcuméniques.
L'époque qui précéda les Conciles Œcuméniques
nous a laissé le plus ancien monument dogmatique, le Symbole de
saint Grégoire de Néocésarée que celui-ci
composa vers 260-265. Incontestablement orthodoxe par son contenu quoiqu'exprimé
plutôt dans des termes philosophiques propres à un disciple
d'Origène, que dans des expressions bibliques propres aux Symboles
de l'Eglise, le Symbole en question exprime davantage la foi personnelle
de saint Grégoire le Thaumaturge que l'enseignement de l'église
de Néocésarée. Il était bien connu des Pères
du IVe siècle, en particulier de saint Athanase d'Alexandrie, et
fut utilisé par eux dans leur polémique contre les ariens,
car il exprimait clairement la foi dans l'incréé des Personnes
de la Sainte Trinité. Néanmoins les Pères des Conciles
Œcuméniques ne crurent pas nécessaire de se référer
à ce Symbole dans les Actes conciliaires ni de l'inclure dans leurs
décisions en le reconnaissant comme Symbole officiel de l'Eglise
parallèlement à celui de Nicée-Constantinople.
On peut supposer que la raison en était son caractère personnel,
mais surtout la conviction des pères que le Symbole de Nicée-Constantinople
était et devait demeurer unique dans l'Eglise, immuable et ne pouvant
être remplacé par nul texte, même si ce texte ne devait
rien contenir de contraire à l'Orthodoxie. Telle doit être
aussi, pensons-nous, notre attitude envers le Symbole de saint Grégoire
le Thaumaturge quoi qu'en pense le métropolite Macaire Boulgakov
qui lui confère la même autorité qu'aux confessions
de foi des Conciles Œcuméniques. Nous devons beaucoup apprécier
et aimer le Symbole de saint Grégoire - monument ancien et remarquable
par son contenu et sa forme, exprimant sa foi et la nôtre ; mais
nous ne devons pas lui attribuer la valeur d'une confession de foi possédant
une autorité ecclésiale générale qu'il n'a
jamais eue.
Pour la période même des Conciles Œcuméniques
nous possédons deux monuments dogmatiques relativement anciens,
inconnus toutefois de ces Conciles. L'attitude de l'Eglise Orthodoxe envers
ces textes est comprise par beaucoup de façons différentes.
Il s'agit du Symbole dit des Apôtres et de celui de saint Athanase
d'Alexandrie. En ce qui concerne le premier, même s'il contient
des éléments anciens remontant à la prédication
apostolique (comme d'ailleurs tous les symboles anciens) il n'est en réalité
qu'une modification tardive du symbole baptismal de l'église de
Rome des IIIe-Ve siècles. A l'origine sa langue était le
latin. Son texte actuel, formé au plus tôt aux VIe-VIIe siècles,
en Occident, demeura tout à fait inconnu à l'Orient orthodoxe
quoiqu'il ait été traduit en grec ultérieurement.
Il a toujours été un symbole local, particulier, surtout
baptismal et jamais les représentants de l'Occident n'avaient tenté
de le citer ou de s'y référer aux Conciles Œcuméniques.
Ce fut au pseudo-concile de Ferrare-Florence en 1439-1440 que pour la
première fois les latins tentèrent de s'appuyer sur ce texte
pour esquiver la question du Filioque (Comme on le sait, l'article concernant.
l'Esprit Saint dans le Symbole des Apôtres se borne aux paroles
: Credo in Spiritum Sanctum, sans rien dire sur Sa procession). Ils se
heurtèrent à la résistance de saint Marc d'Ephèse
qui déclara que ce symbole était inconnu à l'Eglise.
En ce qui concerne le symbole dit de saint Athanase connu également
par les premières paroles de son texte original latin : Quicumque
vult , le lieu et le moment de son apparition sont, sans doute, toujours
discutés par les historiens de l'Eglise ; cependant il ne saurait
certainement être question de son appartenance à saint Athanase.
Tout est contre une telle attribution : le texte latin original, le fait
que ce symbole était inconnu en Orient, que sa terminologie n'est
pas athanasienne, que l'expression classique d'Athanase όμοούσιος
ne s'y trouve pas, que sa christologie est plus tardive, qu'il n'y a aucune
référence à ce symbole dans les œuvres d'Athanase
et, enfin, le fait que lui-même était un adversaire résolu
de la composition de tout symbole autre que celui de Nicée. Il
ne se serait pas contredit lui-même en composant son propre symbole.
Ce qu'il y a de plus probable, c'est que le symbole pseudo-athanasien
a été composé en latin aux VIe-VIIe siècles
en Gaule méridionale ; son texte définitif ne fut établi
que vers le IXe siècle. L'enseignement sur la Sainte Trinité
y est exposé dans l'esprit de saint Augustin avec le primat de
la nature sur les Hypostases qui lui est propre : 1-e « Commencement »
n'y est pas le Père, comme dans le Symbole de Nicée et les
autres symboles anciens, selon la théologie de tous les Pères
grecs, mais le Dieu un dans la Trinité, la « monarchie »
du Père, Source et Cause unique, y étant manifestement diminuée.
Toute cette théologie typiquement augustinienne donna naissance
au Filioque pour aboutir ensuite chez Thomas d'Aquin à l'identification
entre l'essence et l'énergie dans la Divinité. En effet,
le texte latin du symbole pseudo-athanasien qui existe actuellement contient
l'enseignement sur la procession de l'Esprit Saint du Père et du
Fils, quoique sans employer l'expression Filioque : Spiritus Sanctus a
Pâtre et Filio... procedens. Ce Symbole, mentionné pour la
première fois en Occident en 660 au Concile d'Autun, finit par
y être d'un emploi général vers le IXe siècle.
Il demeura toutefois complètement inconnu à l'Orient orthodoxe.
Pour la première fois on l'y rencontre aux IXe-XIe siècles,
lorsque les latins s'appuyèrent sur ce texte dans leurs discussions
avec les grecs orthodoxes au sujet du Filioque. Ceci eut lieu dans la
discussion bien connue entre les moines grecs et les bénédictins
latins à propos du Filioque au Mont des Oliviers en 807-808 et
à Constantinople en 1054 au temps du cardinal Humbert. Ce furent
aussi les latins qui traduisirent au XIIIe siècle le Symbole pseudo-athanasien
en langue grecque à des fins polémiques. D'autres traductions
grecques apparurent d'ailleurs peu après, faites par des orthodoxes
et d'où les paroles et Filio étaient exclues. Ainsi
« corrigé » ce symbole connu une certaine diffusion et
autorité dans la théologie orthodoxe. Sa traduction slavone
(sans et Filio, bien entendu !) fut même introduite, depuis l'époque
de Syméon de Polotsk, dans le texte imprimé du Psautier
liturgique (Slédovannaya Psaltir) et le texte grec, à la
fin du XIXe siècle dans l'Horologion (ώρολόγιον)
grec. Les toutes dernières éditions de celui-ci ne le contiennent
d'ailleurs plus. L'opinion suivante, exprimée par le métropolite
Macaire, illustre l'importance qu'avait le symbole pseudo-athanasien dans
la théologie russe du XIXe siècle : « Vers cette même
époque apparut un symbole appelé Symbole d'Athanase... Quoi
qu'il n'ait pas été composé lors des Conciles Œcuméniques,
il était adopté et respecté par toute l'Eglise».
Un peu plus loin il recommande, parallèlement au Symbole de Nicée-Constantinople
et aux confessions de foi des Conciles Œcuméniques le Symbole
« connu sous le nom de saint Athanase d'Alexandrie, accepté
et respecté par toute l'Eglise », en tant que fondement sûr
de la théologie. Cette affirmation est inexacte matériellement
: L'Eglise Orthodoxe Catholique n'a jamais nulle part exprimé son
jugement sur le symbole pseudo-athanasien, ni accepté celui-ci.
Le professeur J. Karmiris exprime son attitude envers ce symbole, de même
qu'envers celui qu'on appelle « des Apôtres », avec plus
de circonspection. Sans défendre leur authenticité et tout
en reconnaissant entièrement leur origine occidentale, il considère
utile cependant de reconnaître officiellement les deux symboles,
sinon à l'égal de celui de Nicé-Constantinople, du
moins comme des documents dogmatiques anciens et vénérés,
ne contenant rien de contradictoire à la foi orthodoxe (une fois
le et Filio exclu, évidemment). Une telle reconnaissance de ces
documents ne serait-ce qu'en qualité de sources secondaires de
la doctrine de la foi, aurait, selon le professeur Karmiris, une signification
positive œcuménique à notre époque, précisément
en raison de leur provenance occidentale.
Il est difficile, toutefois, d'accepter l'utilité et le bien fondé
d'une telle reconnaissance. En effet, le Symbole dit « des Apôtres »,
sans contenir d'éléments contraires à la foi, est
manifestement insuffisant pour être reconnu comme un symbole officiel
de l'Eglise. Sa reconnaissance, même partielle, nuirait au caractère
unique et immuable du Symbole de Nicée-Constantinople, seul fondement
de tous pourparlers œcuméniques. L'Eglise ne rejette pas le
symbole « des Apôtres ». Ainsi que l'a bien dit saint
Marc d'Ephèse, elle ne le connaît simplement pas. Il n'y
a aucune raison de modifier cette attitude. Ceci d'autant plus que de
nos jours également, il existe une tendance à l'utiliser
pour esquiver la question du Filio que (parmi les anglicans surtout où
le symbole «apostolique» jouit d'une assez grande popularité).
Il serait encore plus erronné de conférer par quelqu'acte
ecclésial une importance officielle et générale au
symbole pseudo-athanasien. Il est vrai qu'en éliminant et Filio
(qui peut-être d'ailleurs ne figurait pas dans le texte original),
ainsi que l'ont fait ses traducteurs grecs et slaves, on n'y trouverait
plus rien qui contredise directement la foi orthodoxe. Sa partie christologique
exprime même bien et avec exactitude l'enseignement orthodoxe post-chalcédonien.
Toutefois, sa triadologie est marquée de caractères augustiniens
qui, par la suite, devaient donner naissance à une série
d'erreurs. C'est pourquoi le symbole pseudo-athanasien ne saurait aucunement
être proclamé comme un modèle et une source de l'enseignement
orthodoxe, ne serait-ce que secondaire. Il est donc souhaitable que ce
symbole ne soit plus inclus dans les livres liturgiques russes, où
il fut introduit sans aucune décision ecclésiastique à
l'époque où les influences latines étaient très
importantes. Nous devrions suivre l'exemple de nos frères grecs
qui ont cessé d'inclure ce texte dans leur Horologion. |