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C'est donc d'accord avec la pensée des auteurs du
programme du Préconcile que nous entendrons par textes symboliques
dans l'Eglise orthodoxe tous les monuments orthodoxes dogmatiques, exprimant,
au nom de l'Eglise, sa foi et son enseignement théologique.
Au Préconcile à venir et au Concile Œcuménique
qui le suivra, s'il plaît à Dieu, incombera donc la tâche
d'éclaircir ce qui, parmi les nombreux textes dogmatiques, peut
être considéré comme un texte symbolique exprimant
la foi et l'enseignement de l'Eglise, l'attitude que l'Eglise doit adopter
envers ce texte, son degré d'autorité et son caractère
obligatoire. Il va de soi qu'aucune question particulière ne se
pose au sujet des monuments dogmatiques de l'Eglise ancienne : son Symbole
de Foi (Credo), élaboré et confirmé par le Premier
et le Deuxième Conciles Œcuméniques, fixé dans
sa forme immuable par les Conciles Œcuméniques qui suivirent,
les décisions dogmatiques des sept Conciles Œcuméniques
en général et au sujet des décisions dogmatiques
des Conciles locaux antiques qui furent confirmées par le Sixième
Concile Œcuménique (plus exactement par la deuxième
règle du Concile in Trullo de 691-692, considéré
comme le prolongement des Cinquième et Sixième Conciles).
Il est hors de doute que les décisions dogmatiques (όροι)
des Conciles Œcuméniques possèdent dans l'Orthodoxie
une autorité incontestable et irrévocable, bien qu'on puisse
admettre que ces décisions puissent être complétées
et explicitées davantage par des Conciles Œcuméniques
à venir, s'ils sont convoqués, de même que jadis les
Conciles Œcuméniques complétaient les décisions
des Conciles qui les avaient précédés. Ainsi, le
Deuxième Concile compléta et modifia même le texte
du Symbole de Foi du Premier Concile, les Cinquième et Sixième
Conciles complétèrent et précisèrent les décisions
christologiques des Troisième et Quatrième Conciles. Mais
la question se pose surtout sur le caractère et le degré
d'autorité des décisions de Conciles locaux et d'autres
monuments dogmatiques qui ne furent pas confirmés par des Conciles
Œcuméniques, qu'ils remontent à l'époque de
ceux-ci ou à des temps plus récents, comme c'est le cas
le plus souvent. Dans ce contexte, on pose parfois la question sur le
droit même de l'Eglise orthodoxe d'élaborer et d'approuver
des décisions dogmatiques après l'époque des Conciles
Œcuméniques. Certains contestent ce droit, soit qu'ils nient
tout développement dogmatique dans l'Eglise, soit qu'ils ne reconnaissent
celui-ci que dans l'Eglise ancienne, considérant le nombre même
de sept Conciles Œcuméniques comme sacré et définitif,
soit enfin que l'Eglise orthodoxe catholique a soit-disant cessé
d'être l'Eglise universelle après la défection du
Patriarcat de Rome et n'a pas le droit ni ne peut, seule, sans Rome, convoquer
des Conciles Œcuméniques.
Nous ne pouvons partager ces opinions. L'Eglise orthodoxe nie, certes,
l'idée du développement dogmatique dans le sens où
l'entend la théologie catholique-romaine la plus récente
(depuis le cardinal Newnian) qui s'efforce de justifier les dogmes romains
nouveaux qui ne sont contenus ni dans l'Ecriture Sainte, ni dans les écrits
des Pères anciens (comme par exemple le Filioque, l'infaillibilité
du pape, l'immaculée conception, etc...) en affirmant que le contenu
même de la foi et de la révélation s'accroît
dans le courant de l'histoire ecclésiastique ; ce qui au début
n'aurait eu qu'une forme embryonnaire et n'aurait existé dans l'Ecriture
et la Tradition que sous forme d'allusions obscures, ce dont l'Eglise
n'avait pas encore pris conscience, se révèle et se manifeste
par la suite, se formulant dans la conscience ecclésiale. L'Eglise
orthodoxe n'admet pas l'idée d'un tel développement ou évolution
du contenu même de la foi et de la révélation. Elle
reconnaît cependant que les vérités de la foi, immuables
par leur contenu et leur «volume» puisque la foi «a été
transmise aux saints une fois pour toutes» (Jude 3), sont formulées
dans l'Eglise graduellement et précisées dans des concepts
et des termes. C'est là un fait historique incontestable, reconnu
même par les théologiens orthodoxes les plus conservateurs,
tel que le métropolite Macaire (Boulgakov). Il suffit, pour le
confirmer, d'indiquer l'introduction graduelle dans l'usage ecclésial
d'expressions théologiques fondamentales qui ne se rencontrent
pas dans la Sainte Ecriture. Ainsi le mot « catholique » (pour
désigner l'Eglise - καθολική
εκκλησία) se rencontre pour la
première fois chez saint Ignace d'Antioche (Epître aux Smyrniens
8, 2) vers l'an 110, le mot « Trinité » - Τριάς
pour la première fois chez saint Théophile d'Antioche (Epître
à Autolycus 2, 15) vers l'an 180, l'expression Θεοτόκος
« Mère de Dieu » pour la première fois dans les
sources écrites chez Hippolyte de Rome et chez Origène dans
la première moitié du IIIe siècle, quoique son emploi
populaire soit plus ancien. Les mots «orthodoxes», «Orthodoxie» (όρθόδοξος,
όρθοδοξία) sont d'une origine
encore plus tardive : on les rencontre pour la première fois chez
Méthode d'Olympe au début du IVe siècle. Inutile
de parler du terme ομοούσιος
«consubstantiel», dont l'histoire est si intéressante. Figurant
pour la première fois chez les gnostiques (Valentin et autres,
au IIe siècle), ce terme fut rejeté par l'Eglise dans le
sens que lui donnait l'hérétique Paul de Samosate, au Concile
d'Antioche en 270, mais admis et confirmé au Concile de Nicée
en 325, dans son sens orthodoxe. Généralement une telle
introduction dans l'usage théologique de termes nouveaux ou une
façon nouvelle de formuler les dogmes était une réponse
à l'apparition d'hérésies qui dénaturaient
la foi et la Tradition de l'Eglise. On ne peut, toutefois, y voir une
règle. Des formules nouvelles étaient parfois provoquées
par des besoins internes des orthodoxes eux-mêmes de préciser
leur foi et leur piété. Ainsi, on peut penser que l'expression
« Mère de Dieu » apparut dans des milieux populaires
d'Alexandrie qui, par là, exprimaient leur vénération
de la Vierge et leur foi dans l'Incarnation.
De même est dépourvue de fondement l'opinion « pieuse »
très répandue selon laquelle seule l'Eglise ancienne des
sept Conciles Œcuméniques possédait la puissance de
la grâce de définir les vérités de la foi,
alors que plus tard elle perdit ce don. Malgré son conservatisme
apparent, cette opinion fait inconsciemment écho à l'enseignement
protestant sur la « corruption » et la « chute » de
l'Eglise historique « constantinienne », opposée dans
le protestantisme à l'Eglise primitive, apostolique. Mais l'Eglise
orthodoxe est consciente d'être la continuatrice authentique et
non diminuée de l'ancienne Eglise des Apôtres et des Pères,
ou plus exactement d'être cette même Eglise apostolique et
patristique à notre époque et de posséder toute la
plénitude des dons du Saint Esprit jusqu'à la consommation
des siècles. Rappelons ici avec quelle force cette plénitude
des dons de l'Esprit Saint possédée par l'Eglise même
de nos jours fut enseignée par le grand écrivain spirituel
des Xe-XIe siècles, saint Syméon le Nouveau Théologien.
Il allait jusqu'à considérer comme la plus grande de toutes
les hérésies l'opinion répandue en son temps selon
laquelle l'Eglise aurait perdu maintenant la plénitude de la grâce
qu'elle avait possédée aux temps apostoliques. Il avait
en vue, il est vrai, avant tout le don de la sainteté et de la
contemplation ; mais la grâce est, selon l'enseignement de l'Eglise
orthodoxe, une force divine unique, tous les dons de l'Esprit Saint sont
liés les uns aux autres et demeurent sans altération dans
l'Eglise selon la promesse du Christ. Et d'ailleurs, comment fixer la
limite historique, à partir de laquelle la période de déclin
commencerait dans l'Eglise ? Serait-ce le ΙΓ siècle -
moment où le canon néotestamentaire fut défini, comme
le pensent les protestants? Le Ve siècle - période post-chalcédonienne,
ainsi que de nombreux anglicans semblent le croire? Ou bien la fin de
la période des Conciles Œcuméniques, comme le pensent
de nombreux orthodoxes qui nient la possibilité de convoquer un
nouveau Concile Œcuménique ? Ils croient qu'il ne peut y avoir
que sept Conciles parce que sept est un nombre sacré. A titre de
preuve, ils citent certains passages de la liturgie consacrée au
Septième Concile Œcuménique où ce nombre sept
des Conciles est comparé à celui des dons du Saint Esprit,
etc... Mais une argumentation, pour ne pas dire une rhétorique
semblable avait déjà été appliquée
autrefois pour défendre l'autorité du Quatrième Concile
Œcuménique contre les attaques des monophysites. On disait
qu'il devait y avoir quatre Conciles car ce nombre est sacré, étant
celui des évangélistes, des fleuves du paradis, etc....
Il y a eu sept Conciles Œcuméniques, mais l'Eglise n'a jamais
décrété que ce nombre était définitif
et qu'il n'y en aurait plus.
Moins acceptable encore est l'opinion selon laquelle l'Eglise Orthodoxe
Catholique n'aurait pas le droit de convoquer des Conciles Œcuméniques
seule, après la défection du Patriarcat de Rome et sans
la participation de celui-ci. L'Eglise du Christ ne s'est pas divisée
parce que Rome l'a quittée. Quelque pénible, voire même
tragique qu'ait été cette défection, elle n'a pas
amoindri la plénitude de la vérité et de la grâce
dans l'Eglise, de même que la défection non moins pénible
et tragique des nestoriens et des monophysites n'avait pas amoindri cette
plénitude dans l'Eglise ancienne. L'Eglise orthodoxe a toujours
conscience de son identité avec l'Eglise ancienne, l'Eglise une,
sainte, catholique et apostolique dont parle le Credo. Elle conserve donc
jusqu'à nos jours, dans sa plénitude, le droit de convoquer
des Conciles Œcuméniques et d'y prendre des décisions
dogmatiques. Ceci d'autant plus que même avant la défection
de Rome, aucun des Conciles Œcuméniques n'a été
convoqué par les papes de Rome ni même sur leur initiative
; aucun d'eux n'eut lieu à Rome et à aucun les légats
du pape n'avaient assumé la présidence, tout en étant
les premiers à signer les actes conciliaires, ayant la primauté
d'honneur.
Il est donc incontestable qu'après la période des sept Conciles
Œcuméniques, l'Eglise Orthodoxe a conservé le droit
d'énoncer des jugements dogmatiques et de promulguer des définitions
en précisant et en formulant son enseignement théologique.
L'histoire ecclésiastique nous montre, d'ailleurs, que c'est ainsi
que l'Eglise orthodoxe agissait effectivement tout au long des siècles.
Toutefois, puisqu'au cours de toute cette période historique, pour
des raisons dont nous ne parlerons pas ici car cela nous entraînerait
hors des cadres de cet exposé, aucun Concile Œcuménique
ne fut convoqué ou, plutôt, aucun Concile ne fut reconnu
par l'ensemble de l'Eglise comme œcuménique, toutes ces définitions
ecclésiastiques locales, ces confessions de foi, ces messages,
etc..., tous ces « textes symboliques » comme on les appelle,
sont privés d'autorité indiscutable et d'une reconnaissance
ecclésiastique générale, n'ayant pas été
examinés ni approuvés par l'Eglise dans son ensemble à
un Concile Œcuménique. En effet, seul un tel Concile, étant
une expression de toute l'Eglise Catholique universelle, possède,
de par les promesses faites par le Seigneur à Son Eglise, en vertu
de la grâce préservée dans l'épiscopat par
la succession apostolique, le don d'énoncer dans le domaine de
la "foi des décisions infaillibles et autoritaires, le Concile
Œcuménique pouvant conférer ce caractère d'infaillibilité
et d'autorité à des définitions théologiques
et décisions d'instances ecclésiastiques moins élevées,
celles des Conciles locaux, des patriarches et des évêques.Une
des tâches qui incombera au Concile Œcuménique à
venir sera donc le choix parmi le grand nombre des décisions théologiques
de la période « post-conciliaire », de celles qui peuvent
être considérées comme exprimant entièrement
l'enseignement orthodoxe à l'exemple des documents dogmatiques
anciens, reconnus par les sept Conciles Œcuméniques. Si la
conscience conciliaire reconnaît la nécessité d'un
tel choix, le critère suivant lequel il pourrait être fait
peut être envisagé à peu près comme suit :
1) L'identité (quant à leur fond) des textes dogmatiques
examinés avec l'enseignement de l'Ecriture, des Conciles Œcuméniques
et des saints Pères. L'Eglise est la gardienne de « la foi
qui a été transmise aux saints une fois pour toutes» (Jude
3).
C'est par les paroles : « En marchant dans les traces des saints
Pères... » que les Pères du Quatrième Concile
Œcuménique (Chalcédoine) commencent leur célèbre
définition sur la foi (oros). C'est cette voie que devra suivre
également la théologie orthodoxe authentique. La fidélité
aux Pères est sa caractéristique essentielle. Ceci non seulement
parce que ce sont les Pères anciens, bien que le témoignage
de l'ancienneté ait toujours son prix, mais parc que leurs œuvres
expriment réellement la foi de l'Eglise, qu'avaient prédite
les prophètes, que le Christ avait enseignée par Sa parole
et par Ses actes, que les apôtres avaient prêchée dans
la force de l'Esprit Saint, que les Conciles avaient définie, les
Pères explicitée. « Ceci est la foi apostolique, ceci
est la foi des Pères, ceci est la foi orthodoxe, c'est la foi qui
affermit l'univers ».
C'est précisément cette foi que doit immanquablement exprimer
toute confession ou définitιon orthodoxe.
2) Tout « texte symbolique » digne d'être confirmé
en tant qu'expression de la foi de l'Eglise et revêtu de son autorité
doit être orthodoxe, non seulement dans son fond, mais aussi dans
la façon dont il est formulé ; par la manière dont
il est exprimé et fondé, il doit être à la
hauteur de la théologie patristique. En effet, les saints Pères
furent non seulement des confesseurs de la vraie foi, mais aussi de grands
théologiens, de fins penseurs, des contemplateurs des profondeurs
de l'Esprit et des mystères divins. Des textes décadents
dont la forme est ratée, dont le contenu est exprimé en
termes impropres pour la Tradition orthodoxe, des textes pauvres quant
à la pensée théologique ne sauraient prétendre
à être reconnus en tant qu'expression de l'Orthodoxie à
l'égal des confessions anciennes qui exprimaient la haute théologie
des Pères.
3) Enfin, les textes nouveaux, tout en exprimant la foi immuable de l'Eglise,
« transmise une fois pour toutes aux saints», ne doivent pas être
une simple répétition des définitions dogmatiques
adoptées, car alors leur formulation et leur proclamation perdent
leur raison d'être. Ces textes doivent fournir des réponses
identiques en esprit mais nouvelles par leur forme aux erreurs apparues
récemment, aux questions spirituelles, aux difficultés ;
ils doivent préciser et compléter ce qui jadis n'avait pas
été dit suffisamment ou ce qui avait été exprimé
avec une clarté insuffisante, les questions elles-mêmes n'étant
pas encore, à cette époque, suffisamment mûres et
éclaircies dans la conscience ecclésiale, ou bien les fausses
doctrines auxquelles il s'agissait d'opposer l'enseignement ecclésial
n'existant pas encore. Seuls des textes symboliques fidèles à
l'esprit de l'Orthodoxie, suffisamment parfaits dans leur forme et leur
pensée théologique, traitant de questions nouvelles, peuvent
être choisis et soumis à l'approbation du Concile Œcuménique
à venir pour y être proclamés et revêtus de
l'autorité de l'Eglise. |