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L’eucharistie
c’est l’Église qui entre dans la joie de son Maître.
Entrer dans cette joie comme en être le témoin dans le monde
est, en vérité, l’appel même adressé
à l’Église, sa leitourgia essentielle, le sacrement
par lequel " elle devient ce qu’elle est ".
La meilleure façon de comprendre la liturgie eucharistique est
de la regarder comme une route ou une procession. C’est la route
par où l’Église entre dans la dimension du Royaume.
Nous employons ce mot " dimension " parce qu’il semble
le meilleur pour indiquer le comment de notre entrée sacramentelle
dans la vie ressuscitée du Christ.
Notre entrée dans la présence du Christ est une entrée
dans une quatrième dimension qui nous permet de pressentir l’ultime
réalité de la vie. Ce n’est pas une évasion
du monde. C’est plutôt l’arrivée à un
point privilégié d’où notre vue peut plonger
plus profondément dans la réalité du monde.
La mise en route commence quand les chrétiens quittent leurs maisons
et leurs lits. En vérité, ils quittent leur vie dans ce
monde, dans ce monde présent et concret. Qu’ils aient à
faire trente kilomètres en auto ou qu’ils contournent à
pied un pâté de maisons, ils commencent déjà
à poser un acte sacramentel, un acte qui est la condition première
pour tout ce qui va arriver d’autre. Car ils sont alors en route
pour constituer l’Église, ou plus exactement, pour être
transformés en Église du Christ. Ils étaient des
individus, les uns blancs, d’autres noirs, les uns riches, d’autres
pauvres, ils étaient le monde " naturel ", une communauté
naturelle.
Et voilà qu’on les a appelés à " se rassembler
en un même lieu ", à apporter avec eux leur " monde
" même, à être plus qu’ils n’étaient
: une communauté nouvelle vivant d’une vie nouvelle. Nous
sommes déjà bien au-delà des catégories d’adoration
et de prière en commun. Le but de ce " rassemblement "
n’est pas simplement d’ajouter une dimension religieuse à
la communauté naturelle, de la rendre " meilleure ",
plus responsable, plus chrétienne. Le but est d’accomplir
l’Église, c’est-à-dire de re-présenter,
de rendre présent l’Unique, en qui toutes choses sont à
leur fin, et toutes choses sont à leur commencement.
La liturgie commence alors comme une réelle séparation du
monde. Le Christ dont nous parlons n’est pas de ce monde (cf. Jean
8,23 ; 18,36) ; après sa résurrection, il n’a pas
été reconnu, même par ses propres disciples. Marie
Madeleine le prit pour un jardinier. Quand deux de ses disciples faisaient
route vers Emmaüs jésus lui-même s’approcha et
fit route avec eux " et ils ne le reconnurent pas avant qu’il
ait pris du pain, l’ait béni, rompu et le leur ait donné
" (Luc 24, 15-16, 30). Il apparut aux Douze " les portes étant
fermées ". Il devint évident alors qu’il ne suffisait
plus, désormais, de savoir simplement qu’il était
le fils de Marie. Il n’y avait matériellement rien qui oblige
à le reconnaître. En d’autres termes, il ne "
faisait plus partie de ce monde ", de sa réalité ;
et le reconnaître, entrer dans la joie de sa présence, être
avec lui voulait dire se convertir à une autre réalité.
La glorification du Seigneur n’a pas l’évidence contraignante
et objective de son humiliation et de sa croix. On ne connaît sa
glorification que par la mort mystérieuse aux fonts baptismaux,
par l’onction de l’Esprit Saint. Elle n’est connue que
dans la plénitude de l’Église quand celle-ci se rassemble
pour rencontrer le Seigneur et partager sa vie ressuscitée.
Partir, arriver..., c’est le commencement, la ligne de départ
du sacrement, la condition nécessaire à sa puissance et
à sa réalité transformantes. La liturgie orthodoxe
commence par la doxologie solennelle : " Béni soit le Royaume
du Père, du Fils et de l’Esprit Saint, maintenant et à
jamais, dans les siècles des siècles. " Dès
le début, on proclame la destination : la route mène au
Royaume. C’est là que nous allons, et pas symboliquement,
mais réellement. Dans le langage de la Bible qui est le langage
de l’Église, bénir le Royaume n’est pas simplement
l’acclamer. C’est annoncer clairement qu’il est le but,
le terme de tous nos désirs et intérêts, de toute
notre vie, la valeur suprême et ultime de tout ce qui existe. Bénir
c’est accepter dans l’amour et avancer vers ce qui est aimé
et accepté.
Ainsi l’Église est l’assemblée, la réunion
de ceux qui ont reçu la révélation du but ultime
de toute vie, et qui l’ont acceptée. Cette acceptation s’exprime
dans la réponse solennelle à la doxologie : Amen. C’est,
en vérité, l’un des mots les plus importants du monde,
car il exprime l’assentiment de 1’Église à suivre
le Christ dans son ascension vers le Père, à faire de cette
ascension la destinée de l’homme. C’est le don que
nous a fait le Christ, car c’est seulement en lui que nous pouvons
dire Amen à Dieu, ou plutôt c’est lui-même qui
est notre Amen à Dieu, et l’Église est un Amen au
Christ. C’est sur cet Amen que se joue la destinée de la
race humaine. Il révèle que la marche vers Dieu est déjà
commencée.
Mais nous n’en sommes encore qu’au début. Nous avons
quitté " ce monde-ci ". Nous nous sommes rassemblés.
Nous avons entendu la proclamation de notre destination ultime. Nous avons
dit Amen à cette proclamation. Nous sommes l’ecclésia,
la réponse à cet appel et à cet ordre. Et nous commençons
avec des " prières et supplications ", avec une louange
communautaire et joyeuse.
Une fois de plus, il nous faut souligner le caractère joyeux du
rassemblement eucharistique. Car l’insistance médiévale
sur la croix, bien qu’elle ne soit pas erronée, ne présente
cependant qu’un aspect. La liturgie, avant tout, est le rassemblement
joyeux de ceux qui vont rencontrer le Seigneur ressuscité et entrer
avec lui dans la chambre nuptiale. Et c’est cette joie de l’attente,
et l’attente de cette joie qui s’expriment dans les chants
et le rituel, les ornements et l’encensement, dans la " splendeur
" de la liturgie qu’on a si souvent dénoncée
comme sans nécessité, voire pécheresse.
Sans nécessité, certes, elle l’est, car nous sommes
bien au-delà des catégories du " nécessaire
". La beauté n’est jamais " nécessaire ",
" fonctionnelle " ou " utile ". Et quand, dans l’attente
de quelqu’un que nous aimons, nous mettons une très belle
nappe sur la table, la décorons de bougies et de fleurs, nous faisons
tout cela non point par nécessité mais par amour. Et l’Église
est amour, attente et joie. Elle est le ciel sur terre, selon notre tradition
orthodoxe. Elle est la joie de l’enfance recouvrée, cette
joie libre, inconditionnelle et désintéressée qui
est seule capable de transformer le monde. Dans notre piété
adulte, sérieuse, nous demandons définitions et justifications
et celles-ci sont enracinées dans la crainte. Crainte de la corruption,
des déviations, des " influences païennes ", etc.
Mais " celui qui craint n’est pas consommé en amour
" (I Jean 4, 18). Tant que les chrétiens aiment le Royaume
de Dieu, et ne se contentent pas d’en discuter, ils le " re-présentent
" et le signifient, dans l’art et la beauté. Et le célébrant
du sacrement de la joie se présente revêtu d’une chasuble
splendide, parce qu’il est nimbé de la gloire du Royaume,
parce que, même dans une forme humaine, Dieu apparaît en gloire.
Dans l’eucharistie, nous nous tenons debout en présence du
Christ et, comme Moïse devant Dieu, nous sommes là pour être
couverts par sa gloire. Le Christ lui-même portait une tunique sans
couture que les soldats au pied de la croix n’ont pas déchirée.
On ne l’avait pas achetée au marché, mais, selon toute
vraisemblance, elle avait été tissée par les mains
aimantes de quelqu’un. C’est vrai, la beauté de notre
préparation pour l’eucharistie n’a pas d’utilité
pratique.
L’acte suivant de la liturgie est l’entrée : la venue
du célébrant à l’autel. On en a donné
toutes les explications symboliques possibles, mais ce n’est pas
un " symbole ". C’est le mouvement même de l’Église,
comme passage du vieux au neuf, de " ce monde " au " monde
à venir " ; c’est le mouvement essentiel de la "
route " liturgique.
En " ce monde ", il n’y a pas d’autel, et le temple
a été détruit. Car le seul autel est le Christ lui-même,
son humanité, qu’il a assumée et divisée, et
dont il a fait le temple de Dieu, l’autel de sa présence.
Et le Christ est monté au ciel. Ainsi l’autel est le signe
que, dans le Christ, nous avons accès au ciel, que l’Église
est le passage vers le ciel, l’entrée dans le sanctuaire
céleste, et que c’est seulement en " entrant ",
en montant au ciel que l’Église s’accomplit et devient
ce qu’elle est Ainsi donc l’entrée à l’eucharistie,
cette approche du célébrant et, en lui, de toute l’Église,
n’est pas symbole. Elle est l’acte crucial et décisif
dans lequel les vraies dimensions du sacrement se révèlent
et s’établissent. Ce n’est pas la " grâce
" qui descend d’en haut : c’est l’Église
qui entre dans la " grâce ", et la grâce signifie
l’être nouveau, le Royaume, le monde à venir. Et, tandis
que le célébrant s’approche de l’autel, l’Église
entonne l’hymne que les anges chantent éternellement devant
le trône de Dieu : Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel... ;
et le prêtre dit : " Dieu saint, toi qui es loué par
la voix trois fois sainte des Séraphins, glorifié par les
Chérubins, et adoré par tous les Esprits des cieux... "
Les anges ne sont pas là pour le décor et l’inspiration.
Ils représentent précisément le ciel, cet au-delà
et cet au-dessus glorieux et incompréhensible, dont nous ne savons
qu’une chose : il résonne éternellement de la louange,
de la gloire et de la sainteté divines. " Saint... "
est le nom réel de Dieu, du Dieu " non des philosophes et
des savants ", mais du Dieu vivant de la foi. Nos connaissances sur
Dieu aboutissent à des définitions et à des distinctions.
La connaissance de Dieu nous amène à ce mot unique, incompréhensible,
et pourtant évident et inévitable : saint. Et, dans ce mot,
nous exprimons à la fois que Dieu est le tout autre, l’unique,
sur qui nous ne savons rien, et qu’il est le terme de toute notre
faim, de tous nos désirs, l’inaccessible qui mobilise nos
volontés, le trésor mystérieux qui nous attire, et
qu’il n’y a rien à connaître que lui. "
Saint " est le mot, le chant, la " réaction " de
l’Église tandis qu’elle entre au ciel, tandis qu’elle
se tient debout devant la gloire céleste de Dieu.
Maintenant, pour la première fois depuis que la route eucharistique
a commencé, le célébrant se retourne et fait face
au peuple. Jusqu’à cet instant, il était celui qui
menait l’Église dans son ascension, mais maintenant le mouvement
a atteint son but. Et le prêtre, dont l’unique fonction et
service dans l’Église est de re-présenter, de rendre
présent le sacerdoce du Christ lui-même, dit au peuple :
" La paix soit avec vous ". Dans le Christ, l’homme retourne
à Dieu et, dans le Christ, Dieu vient à l’homme. Comme
nouvel Adam, comme homme parfait, il nous conduit à Dieu ; comme
Dieu incarné, il nous révèle le Père et nous
réconcilie avec Dieu. Il est notre paix, la réconciliation
avec Dieu, le pardon divin, la communion. Et la paix que le prêtre
nous annonce et nous confère est la paix que le Christ a établie
entre Dieu et son monde, et dans laquelle, nous, l’Église,
sommes entrés.
C’est dans cette paix - " qui passe tout entendement "
- que commence maintenant la liturgie de la parole. La proclamation de
la Parole est un acte sacramentel par excellence’ parce que c’est
un acte qui transforme. Elle transforme les paroles humaines de l’Évangile
en la parole de Dieu et la manifestation du Royaume. Elle transforme l’homme
qui l’écoute en un tabernacle de la parole et un temple de
l’Esprit... Chaque samedi soir, lors de la vigile solennelle de
la résurrection, on apporte, dans une procession solennelle, l’évangile
au milieu de l’assemblée et, dans cet acte, on proclame et
manifeste le jour du Seigneur. Car l’évangile n’est
pas seulement un " souvenir " de la résurrection du Christ
: la parole de Dieu est la venue éternelle à nous du Seigneur
ressuscité, la puissance et la joie mêmes de la résurrection.
Dans la liturgie la proclamation de l’Évangile est précédée
par " Alléluia ", le chant de ce mot, mystérieux
" théophore " (porteur de Dieu), qui est l’accueil
joyeux de ceux qui voient venir le Seigneur, qui connaissent sa présence
et expriment leur joie de cette glorieuse " parousie ". "
Le voici " serait peut-être une pauvre, mais presque adéquate
traduction de ce mot intraduisible.
C’est pourquoi la lecture de l’évangile et l’homélie
dans l’Église orthodoxe sont un acte liturgique, une partie
intégrale et essentielle du sacrement. On l’écoute
comme parole de Dieu et on la reçoit dans l’Esprit - c’est-à-dire
dans l’Église, qui est la vie de la parole et sa " croissance
" dans le monde.
Pain et vin. Les Pères appelaient " eucharistie " le
pain et le vin de l’offertoire, leur offrande et consécration,
et, finalement, la communion. Tout cela était eucharistie et tout
cela ne pouvait se comprendre que dans l’eucharistie.
A mesure que nous avançons dans la liturgie eucharistique, arrive
le moment d’offrir à Dieu la totalité de nos vies,
de nos personnes, du monde dans lequel nous vivons. C’est d’abord
cela que nous signifions en apportant à l’autel les éléments
de notre nourriture. Car nous savons déjà que la nourriture
est vie, qu’elle est le principe même de la vie et que le
monde entier a été créé pour nourrir l’homme.
Nous savons aussi qu’offrir cette nourriture, ce monde, cette vie
à Dieu est la fonction " eucharistique " primordiale
de l’homme, son véritable épanouissement en tant qu’homme.
Nous savons que nous avons été créés comme
célébrants du sacrement de la vie, pour la transformer en
vie en Dieu, en communion avec Dieu. Nous savons que la vie réelle
est " eucharistique ", mouvement d’amour et d’adoration
vers Dieu, mouvement qui seul peut révéler, accomplir en
plénitude, valoriser tout ce qui existe et lui donner sens. Nous
savons que nous avons perdu cette vie eucharistique et, finalement, nous
savons que dans le Christ, le nouvel Adam, l’homme parfait, cette
vie eucharistique a été redonnée à l’homme.
Car il a été, dans sa personne, l’eucharistie parfaite.
Il s’est offert lui-même à Dieu dans la plénitude
de l’obéissance, de l’amour, de l’action de grâces.
C’est Dieu qui était le cœur de sa vie. Il nous a donné
cette vie parfaitement eucharistique. En lui Dieu est devenu notre vie.
Ainsi, cette offrande du pain et du vin à Dieu, nourriture que
nous devons manger pour vivre, est offrande de nous-même, de notre
vie et du monde entier au Seigneur. " Prendre en nos mains le monde
entier comme on prendrait une pomme ", a dit un poète russe.
C’est notre eucharistie. C’est le geste qu’Adam n’a
pas su faire ; et dans le Christ il est devenu la vie même de l’homme.
Geste d’adoration et de louange dans lequel toute joie et toute
souffrance, toute beauté et toute frustration, toute faim et tout
épanouissement, s’orientent vers leur fin ultime et deviennent,
finalement, signifiants. Bien vrai, c’est un sacrifice. Mais le
sacrifice est l’acte le plus naturel de l’homme, l’essence
même de sa vie. L’homme est fait pour le sacrifice parce qu’il
trouve sa vie dans l’amour et que l’amour est sacrifice. L’amour
place la " valeur ", le vrai sens de la vie, dans l’autre,
donne sa vie à l’autre, et dans ce don, dans ce sacrifice
trouve le sens et la joie de vivre.
Nous offrons à Dieu le monde et nos personnes. Mais nous le faisons
dans le Christ et en mémoire de Lui. Nous le faisons dans le Christ
parce qu’il a déjà offert à Dieu tout ce qui
doit lui être offert. Une fois pour toutes, il a accompli cette
eucharistie sans rien laisser qui n’ait été offert.
En lui était la vie ; et cette vie de nous tous, il l’a donnée
à Dieu. L’Église, c’est tous ceux qui ont été
assumés dans la vie eucharistique du Christ. Et nous faisons cela
en mémoire de lui, parce que, alors que nous offrons encore et
encore à Dieu notre vie et notre monde, nous découvrons
à chaque fois que nous n’avons rien d’autre à
offrir que le Christ lui-même, la vie du monde, la plénitude
de tout ce qui existe. C’est son eucharistie et il est l’Eucharistie.
Comme dit la prière de l’offertoire, " c’est lui
qui offre et c’est lui qui est offert ". La liturgie nous a
introduits dans l’eucharistie universelle du Christ ; elle nous
a révélé que la seule eucharistie, la seule offrande
du monde, c’est le Christ. Nous venons et revenons avec nos vies
à offrir. Nous apportons et " sacrifions " - c’est-à-dire,
donnons à Dieu - ce qu’Il nous a donné ; et chaque
fois nous arrivons à la fin de tous les sacrifices, de toutes les
offrandes, de toute eucharistie, parce qu’à chaque fois nous
est révélé que le Christ a offert tout ce qui existe,
et que lui et tout ce qui existe a été offert dans son offrande
de lui-même. Nous sommes compris dans l’eucharistie du Christ
et le Christ est notre eucharistie.
Et, tandis que la procession s’avance, elle apporte le pain et le
vin sur l’autel, et nous savons que c’est le Christ lui-même
qui nous prend tous dans la totalité de notre vie pour nous mener
à Dieu dans son ascension eucharistique. C’est pourquoi,
à ce moment de la liturgie, nous faisons mémoire des autres
en disant : " Que le Seigneur Dieu se souvienne dans son Royaume...
" Le souvenir est un acte d’amour. Dieu se souvient de nous.
Voici que nous sommes. Son amour est la fondation du monde. Dans le Christ,
nous nous souvenons. Nous redevenons des êtres ouverts à
l’amour, et nous nous souvenons. L’Église, en se séparant
de " ce monde ", en faisant route vers le Ciel, se souvient
du monde, de tous les hommes, de l’ensemble de la création,
et le rassemble avec amour pour l’offrir à Dieu. L’eucharistie
est le sacrement du souvenir cosmique. En vérité, elle est
une " retrouvaille " de l’amour comme vraie vie du monde.
Le pain et le vin sont maintenant sur l’autel, recouverts, cachés,
comme notre " vie est cachée, avec le Christ, en Dieu), (Colossiens
3, 3). C’est là, cachée en Dieu, la plénitude
de la vie que le Christ a rendue à Dieu. Et le célébrant
dit : " Aimons-nous les uns les autres pour que, d’une seule
voix, nous puissions dire... " Suit le baiser de paix, un des rites
essentiels de la liturgie chrétienne. L’Église, si
elle doit être l’Église, doit être la révélation
de cet amour divin que Dieu a " versé dans nos cœurs
". Sans cet amour, rien n’est " valide " dans l’Église,
parce que rien n’est possible.
La substance de l’eucharistie est l’amour et ce n’est
que par l’amour que nous pouvons y entrer et y participer. Cet amour,
nous en sommes bien incapables. Cet amour nous l’avons perdu. Cet
amour, le Christ nous l’a donné et ce don est l’Église.
L’Église s’édifie par l’amour et sur l’amour,
et, en ce monde, elle a à " témoigner " de l’amour,
à le re-présenter, à faire de l’amour une présence?
L’amour seul crée et transfigure : c’est pourquoi il
est le " principe " même du sacrement.
" Élevons nos cœurs ", dit maintenant le célébrant,
et le peuple répond : " Nous les élevons vers le Seigneur
". L’eucharistie est une anaphore, l’ " élévation
" de notre offrande de nous-mêmes. C’est l’ascension
de 1’Église vers le Ciel. " Mais que m’importe
le Ciel, dit saint Jean Chrysostome, quand je suis devenu moi-même
le Ciel... " On a si souvent expliqué l’eucharistie
seulement par référence aux dons : Qu’arrive-t-il
au pain et au vin? pourquoi et quand cela arrive-t-il? Mais nous devons
comprendre que ce qui " arrive " au pain et au vin, arrive parce
que, d’abord, quelque chose nous est arrivé, à nous,
à l’Église. C’est que nous avons " édifié
" l’Église, et cela signifie que nous avons suivi le
Christ dans son Ascension ; c’est qu’il nous a acceptés
à sa Table dans son Royaume ; c’est que, en termes de théologie,
nous sommes entrés dans l’Eschaton, nous sommes par-delà
le temps et l’espace. C’est parce que tout cela est d’abord
arrivé, que quelque chose va arriver au pain et au vin.
" Élevons nos cœurs ", dit le célébrant.
" Nous les élevons vers le Seigneur ", répond
l’assemblée. " Rendons grâces au Seigneur "
(Eucharistisomen), dit le célébrant.
Quand un homme se tient devant le trône de Dieu, quand il a accompli
tout ce que Dieu lui a donné à accomplir, quand tous péchés
sont pardonnés, toute joie restaurée, alors, il ne lui reste
plus qu’à rendre grâces. L’eucharistie (action
de grâces) est l’état de l’homme dans sa perfection.
Eucharistier, c’est vivre dans le Paradis. L’eucharistie est
la seule réponse plénière et véridique que
l’homme peut apporter à la création divine, rédemption
et don du ciel. Mais cet homme parfait, debout devant Dieu est le Christ.
C’est en lui seul que tout ce que Dieu a donné à l’homme
trouve sa plénitude et se rapatrie dans le ciel. Lui seul est l’être
eucharistique en perfection. Il est l’eucharistie du monde. C’est
dans, et par cette eucharistie que la création tout entière
devient ce qu’elle devait être depuis le commencement, et
où, pourtant, elle a connu l’échec.
" Il est digne et juste de rendre grâces ", répond
l’assemblée, exprimant ainsi cet " accord inconditionnel
" par lequel commence la véritable " religion ".
Car la foi n’est pas le fruit d’une recherche intellectuelle,
ni du " pari " de Pascal. Elle n’est pas la libération
rationnelle des frustrations et des angoisses de la vie. Elle ne naît
pas d’un " manque " mais, bien au contraire, d’une
plénitude d’amour et de joie. " Cela est juste et bon
" exprime cette vérité. C’est la seule réponse
possible à l’invitation que Dieu nous adresse à vivre
et à recevoir la vie en abondance.
Et le prêtre commence ainsi la grande prière eucharistique
: " Il est digne et juste de te chanter, de te bénir, de te
louer, de te rendre grâces, de t’adorer toujours et partout
dans ton royaume… " Habituellement, on appelle ce début
de la prière eucharistique " préface ". C’est
précisément cette préface - cet acte, ces paroles,
ce mouvement d’action de grâces - qui " rend réellement
possible " tout ce qui suit. Car, sans ce commencement, le reste
ne pourrait avoir lieu. L’eucharistie du Christ et le Christ eucharistique
sont la " brèche " par où nous pouvons accéder
à la table du Royaume, monter au Ciel et partager la nourriture
divine. Car l’eucharistie - action de grâces et louange -
est l’expression et le contenu même de la vie nouvelle que
Dieu nous octroie quand, dans le Christ, il nous réconcilie avec
lui-même. La réconciliation, le pardon, le pouvoir de vivre,
tout cela trouve sa justification et son accomplissement dans cette nouvelle
manière d’être, ce nouveau style de vie : l’eucharistie,
la seule vie réelle de la création avec Dieu et en Dieu,
le seul mode de la relation véridique entre Dieu et le monde.
C’est, en vérité, la préface au monde à
venir, la porte ouverte sur le Royaume ; et ceci nous le confessons et
le proclamons quand, parlant du Royaume à venir, nous affirmons
que Dieu nous l’a déjà donné en héritage.
Ce futur nous a été donné, jadis, pour qu’il
puisse être le présent même, la vie réelle,
aujourd’hui, de l’Église
C’est ainsi que la préface s’épanouit dans le
Sanctus - le Saint, Saint, Saint, de la doxologie éternelle, essence
mystérieuse de tout ce qui existe : " Le Ciel et la Terre
sont emplis de ta Gloire ". Il nous fallait monter au Ciel dans le
Christ pour voir et comprendre la création dans sa réalité
comme glorification de Dieu, comme cette réponse à l’amour
divin qui, seule, permet à la création de devenir ce que
Dieu la veut, action de grâces, eucharistie, adoration. C’est
là - dans la dimension cosmique de l’Église, avec
les " milliers d’archanges, les myriades d’anges, les
chérubins et les séraphins... qui, portés sur leurs
ailes, planent au plus haut des cieux... " - que nous pouvons, finalement,
" nous exprimer •, et nous disons alors :
" Saint, Saint, Saint, Dieu sabaoth,
Le Ciel et la Terre sont remplis de ta Gloire.
Hosanna au plus haut des cieux.
Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.
Telle est la raison d’être suprême de tout ce qui existe,
sa fin, son but et son accomplissement, parce que c’est le commencement,
le principe de la création.
Nous nous tenons devant Dieu, nous rappelons tout ce qu’il a fait
pour nous, lui offrons notre action de grâces pour tous ses bienfaits
; nous découvrons alors, inévitablement que la substance
véritable de toute cette action de grâces et de tout souvenir
est le Christ. " En lui était la vie, et la vie était
la lumière des hommes. " Dans la lumière de l’eucharistie,
nous voyons que le Christ est vraiment la vie et la lumière de
tout ce qui existe, la gloire qui emplit le ciel et la terre. Il n’y
a rien d’autre à rappeler, rien d’autre pourquoi remercier,
parce que c’est en lui que toute réalité trouve son
être, sa vie, sa fin.
Ainsi le Sanctus nous amène tout simplement, tout logiquement à
cet Homme unique, à cette nuit unique, à cet événement
unique dans lequel ce monde a trouvé, une fois pour toutes, son
jugement et son salut. Ce n’est pas que, après avoir chanté
le Sanctus et confessé la majesté de la gloire divine, nous
les mettions de côté pour entrer dans la partie suivante
de la messe : l’anamnèse. Non, le souvenir est l’épanouissement
de notre doxologie ; c’est encore l’eucharistie qui nous introduit
" naturellement " au cœur même de tout souvenir et
de toute action de grâces.
Debout devant Dieu, nous n’avons rien d’autre à rappeler,
à apporter avec nous et à offrir à Dieu que cette
offrande de lui-même faite par le Christ, parce que c’est
en elle que trouvent leur épanouissement toute action de grâces,
tout souvenir, toute offrande, c’est-à-dire la plénitude
de la vie de l’homme et du monde.
Jusqu’à cet instant, l’eucharistie a été
notre ascension dans le Christ, notre incorporation, en lui, au "
monde à venir ". Et maintenant, voici que, dans le Christ,
cette offrande eucharistique de toutes choses à l’unique
à qui elles appartiennent, et en qui seul elles ont une existence
réelle - voici, donc, que ce mouvement d’ascension a atteint
son terme. Nous sommes à la table pascale du Royaume. Ce que nous
avons offert, notre nourriture, notre vie, nous-même, et le monde
entier, nous l’avons offert dans le Christ et comme le Christ, parce
que c’est lui qui a assuré notre vie et est notre vie. Tout
cela nous est maintenant restitué comme le don d’une vie
nouvelle et, donc, nécessairement, comme nourriture.
" Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Prenez, mangez, buvez...
" Tout au long de notre recherche, ce qui n’a cessé
de nous guider, le voici : c’est la liturgie tout entière
qui est sacramentelle ; une seule action transformante, un seul mouvement
d’ascension. Et le but même de ce mouvement d’ascension
est de nous arracher à " ce monde " pour faire de nous
des participants de " ce monde à venir ". Dans "
ce monde " - celui qui a condamné le Christ et, par là,
s’est condamné lui-même - il n’y a aucun pain,
aucun vin qui puisse devenir le Corps et le Sang du Christ. On ne peut
" sacraliser " seulement un de ses éléments. Mais
la liturgie de l’Église est toujours une anaphore, une élévation,
une ascension. L’Église s’épanouit dans le ciel,
dans ce nouvel éon que le Christ a inauguré dans sa mort,
sa résurrection et son ascension et qui a été donné
à l’Église à la Pentecôte, comme sa vie,
comme la " fin " vers laquelle elle avance. En ce monde, le
Christ est crucifié, son corps déchiré, son sang
versé. Et nous devons sortir de ce monde, nous devons monter au
ciel dans le Christ, pour devenir citoyens de ce monde à venir.
Cependant, ce n’est pas un " autre " monde, différent
de celui que Dieu a créé et nous a donné. C’est
notre même monde, déjà parfait dans le Christ, mais
qui n’est pas encore en nous. C’est notre même monde,
racheté et restauré dans lequel le Christ " emplit
toutes choses de lui-même ". Et puisque Dieu a créé
le monde pour nous nourrir, nous a donné la nourriture comme moyen
de communier avec lui, de vivre en lui, la nourriture nouvelle de la vie
nouvelle que nous recevons de Dieu dans son Royaume est le Christ lui-même.
Il est notre pain, parce que, dès le commencement, toute notre
faim a été faim de lui, tout notre pain n’a été
que symbole de lui, symbole qui devait devenir réalité.
Il s’est fait homme, il a vécu en ce monde. Il a mangé
et bu ; cela signifie que ce monde, dont il a été participant
et qui est notre nourriture, est devenu son corps, sa vie. Mais sa vie
était totalement, entièrement eucharistique. Tout en elle
se transformait en communion avec Dieu et tout en elle est monté
au ciel. Et maintenant, il partage avec nous cette vie glorifiée.
" Ce que j’ai fait seul, je vous le donne maintenant : Prenez,
mangez... "
Nous avons offert le pain en mémoire du Christ, parce que nous
savons que le Christ est la Vie, et que toute nourriture doit, par conséquent,
nous conduire à lui. Et maintenant, quand nous recevons ce pain
de ses mains, nous savons qu’il a assumé toute vie, l’a
emplie de lui-même, en a fait ce qu’elle devait être
: communion avec Dieu, sacrement de sa présence et de son amour.
Là, et seulement là, nous pouvons confesser avec saint Basile
que " ce pain est véritablement le corps précieux de
notre Seigneur, ce vin le sang précieux du Christ ". Ce qui,
ici en ce monde, est surnaturel, se révèle là comme
naturel. Et c’est toujours pour nous mener " là "
et faire de nous ce que nous sommes que l’Église s’accomplit
dans la liturgie.
C’est l’Esprit Saint qui révèle le pain et le
vin comme corps et sang du Christ. L’Église orthodoxe a toujours
souligné avec insistance que le changement (métabole) des
éléments eucharistiques s’accomplit par l’epiclesis
- l’invocation de l’Esprit Saint - et non par les paroles
de l’institution. Toutefois, les orthodoxes eux-mêmes ont
souvent mal compris cette doctrine. Il ne s’agit pas, dans cette
perspective, de remplacer une " causalité " - les paroles
de l’institution - par une autre " formulation " différente.
Il s’agit de révéler le caractère eschatologique
du sacrement. L’Esprit Saint vient au " dernier et grand jour
" de Pentecôte. Il révèle le monde à venir.
Il inaugure le Royaume. Il nous entraîne toujours dans un au-delà.
Être dans l’Esprit, c’est être au ciel, car le
Royaume de Dieu est " joie et paix dans l’Esprit Saint ".
Ainsi, dans l’eucharistie, c’est lui qui scelle et confirme
notre ascension au ciel, qui transforme l’Église en corps
du Christ et - par conséquent - révèle les éléments
de notre offrande comme communion dans l’Esprit Saint. C’est
la consécration.
Mais avant que nous puissions partager la nourriture céleste, il
reste à accomplir un dernier acte, essentiel et nécessaire
: l’intercession. Être dans le Christ veut dire lui ressembler,
faire nôtre le mouvement essentiel de sa vie : " Du fait qu’il
demeure pour l’éternité... Il est capable de sauver
de façon définitive ceux qui par lui s’avancent vers
Dieu, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur.
" Cette intercession - nous ne pouvons y échapper - doit être
la nôtre. L’Église n’est pas une société
de gens qui s’évadent (tout seuls ou en groupe) de ce monde
pour savourer le bonheur mystique de l’éternité. La
communion n’est pas une " expérience mystique ".
C’est à la coupe du Christ que nous buvons, et il s’est
donné lui-même pour la vie du monde. Le pain sur la patène,
le vin dans le calice, sont là pour nous rappeler l’incarnation
du Fils de Dieu, la croix et la mort. Ainsi c’est la joie même
du royaume qui nous fait nous souvenir du monde et prier pour lui. C’est
la communion en vérité avec l’Esprit Saint qui nous
rend capables d’aimer le monde, comme le Christ l’a aimé.
L’eucharistie est le sacrement de l’unité et le moment
de la vérité. Là nous voyons le monde dans le Christ,
comme il est réellement, et non selon nos points de vue personnels,
qui sont limités et partiaux. C’est là que commence
l’intercession, dans la gloire du banquet messianique, et c’est
là seulement que commence, en vérité, la mission
de l’Église. Lorsque nous avons " laissé de côté
tout souci terrestre ", nous semblons avoir abandonné ce monde
; en fait, nous le recouvrons dans toute sa réalité. C’est
pourquoi l’intercession constitue la seule préparation réelle
à la communion. Dans la communion et par elle, non seulement nous
devenons un seul corps et un seul esprit, mais nous sommes réintroduits
dans cette solidarité et cet amour que le monde a perdus. Et la
grande prière eucharistique se résume dans la prière
du Seigneur, dont chaque demande implique notre engagement total et absolu
au Royaume de Dieu dans le monde. Elle est sa prière, il nous l’a
donnée, il en a fait notre prière, comme il a fait de son
Père notre Père. Personne n’a jamais été
" digne ", n’a jamais été " prêt
" pour recevoir la communion. Tous mérites, toute justice,
toutes dévotions disparaissent et s’évanouissent alors.
La vie nous est rendue comme un don, un don libre et divin.
C’est pourquoi, dans l’Église orthodoxe, nous appelons
les éléments de l’eucharistie, les dons très
saints. Le Paradis s’ouvre à nouveau pour Adam ; il est sorti
de son néant pour être couronné roi de la création.
Tout est libéré, toute dette abolie, tout nous est donné.
Et c’est pourquoi l’humilité et la soumission profondes
sont d’accepter le don, de dire oui, dans la joie et la gratitude.
Nous ne pouvons rien faire, et pourtant nous devenons exactement ce que
Dieu nous veut de toute éternité, quand nous sommes eucharistiques.
Et maintenant le temps est venu pour nous de revenir dans le monde. "
Partons en paix ", dit le célébrant en quittant l’autel
; et c’est le dernier commandement de la liturgie. Nous savons qu’il
nous est bon d’être sur le mont Tabor, mais pourtant nous
ne devons pas y rester. On nous renvoie. Mais maintenant, " nous
avons vu la vraie Lumière, nous sommes devenus participants de
l’Esprit Saint ". Et c’est comme témoins de cette
Lumière, comme témoins de l’Esprit que nous devons
" aller " et commencer cette mission de l’Église
qui ne finit jamais. L’eucharistie était la fin de notre
route, la fin du temps. Et voici qu’elle est, de nouveau, le commencement,
et que l’impossible nous est révélé comme à
nouveau possible. Le temps du monde est devenu le temps de l’Église,
le temps du salut et de la résurrection. Dieu nous a faits compétents,
comme a dit Paul Claudel, compétents pour être ses témoins,
pour accomplir ce qu’il a fait et continue de faire. Tel est le
sens de l’eucharistie ; c’est pourquoi la mission de l’Église
commence dans la liturgie de l’ascension, car c’est elle seule
qui rend possible la liturgie de la mission.
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