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La
deuxième des grandes fêtes d’été est
la Transfiguration de Notre Seigneur Jésus-Christ, que nous célébrons
le 6 août.
Les textes de l’Ancien Testament que nous entendons au cours des
vêpres, le soir du 5 août, nous préparent à
comprendre le mystère de la Transfiguration. Nous entendons tout
d’abord (Ex 24, 12-18) le récit du séjour de Moïse
sur le Sinaï, lorsqu’il y passa quarante jours et quarante
nuits. Les raisons du choix de ce texte sont très compréhensibles.
Moïse est un des personnages de l’Ancienne Alliance qui sont
présents auprès de Jésus transfiguré, d’après
le récit évangélique. Puis il y a le thème
de la montagne : " Monte vers moi sur la montagne et demeures-y ".
C’est aussi sur une montagne que Jésus sera transfiguré.
Il y a le parallélisme – et le contraste – entre les
deux modes de révélation reçue sur la montagne :
dans le premier cas, Dieu donne à Moïse une loi écrite
sur des tables de pierre ; dans le deuxième cas, Dieu manifeste
le personne vivante de son Fils unique. Enfin, la lumière ou la
nuée de la présence divine, cette " gloire " qui
pour les Hébreux avait une signification physique – "
… La nuée couvrit la montagne, et la gloire du Seigneur s’établit
sur le mont Sinaï… Cette gloire du Seigneur revêtait…
l’aspect d’une flamme dévorante couronnant la montagne…
" – annonce déjà la lumière de la Transfiguration.
Nous lisons ensuite (Ex 33, 11-23 – 34, 4-6, 8) un épisode
dont chaque parole peut merveilleusement s’appliquer à notre
propre vie spirituelle. Dieu dit à Moïse : " J’irai
moi-même, et je te donnerai le repos ". Moïse demande
à Dieu : " Fais-moi, de grâce, voir ta gloire ".
Dieu répond : " Je ferai passer devant toi toute ma splendeur…
mais tu ne peux pas voir ma face ". Moïse vient au rendez-vous
fixé par Dieu ; il se tient debout sur le Sinaï, ayant dans
ses mains les tables de la loi. " Le Seigneur descendit en forme
de nuée… Seigneur passa devant lui et cria : Seigneur, Seigneur,
Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère,
riche en grâce et fidélité… ". Dieu nous
parle intérieurement comme il parlait à Moïse, "
face à face, comme un homme converse avec un ami ". Comme
devant Moïse, il fait passer sa bonté plutôt que sa
gloire. Mais, plus heureux que Moïse, nous savons que la face de
Dieu peut-être contemplée par nous dans la personne du Fils.
Enfin nous lisons (dans les textes traduits des Septante, 3 R 19, 3-16)
deux épisodes de la vie du prophète Élie. C’est
d’abord sa retraite de quarante jours sur le mont Horeb, où
un ange lui apporte du pain et de l’eau ; puis c’est la révélation
de la présence divine, non dans le feu, le vent et le tremblement
de terre, mais dans " le bruit d’une brise légère
".
Ces trois lectures de l’Ancien Testament associent les personnes
de Moïse et d’Élie, parce que tous deux seront témoins
de la Transfiguration de Notre Seigneur.
Aux
matines, nous entendons le récit de la Transfiguration dans l’évangile
selon Saint Luc (9, 28-36). À la liturgie, nous entendons ce même
récit dans l’évangile selon Saint Matthieu (17, 1-9).
L’épître lue à la liturgie est la deuxième
écrite par Pierre (1, 10-19) : celui-ci était, avec Jacques
et Jean, un des trois témoins oculaires de la Transfiguration.
Aussi trouverons-nous particulièrement émouvant le rappel
qu’il fait de ce mystère : " … nous fûmes
témoins oculaires de sa majesté… Lorsque la gloire
pleine de majesté lui transmit cette parole : Celui-ci est mon
Fils bien-aimé… Cette voix, nous, nous l’avons entendue
; elle venait du ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte…
". Pierre compare ces paroles à celle des prophètes,
qui sont encore " plus ferme " (soit parce que les lecteurs
de Pierre n’ont pas eu la même expérience que lui ;
soit que lui-même, par humilité, mette l’Écriture
au-dessus de sa propre expérience ; soit qu’il veuille souligner
l’autorité divine de l’ensemble des prophéties).
La parole prophétique, semblable à la lumière de
la Transfiguration, " brille dans un lieu obscur ", dit Pierre,
" jusqu’à ce que le jour commence à poindre et
que l’astre du matin se lève dans vos cœurs ".
Essayons maintenant de considérer quelques aspects du récit
évangélique de la Transfiguration. Jésus prend avec
lui ses trois plus intimes disciples. Dieu se manifeste parfois aux pécheurs
d’une manière extraordinaire. Mais, en général,
le privilège de contempler Dieu et d’entrer dans la joie
de la Transfiguration est réservé à ceux qui ont
suivi longtemps et fidèlement le Maître.
Jésus conduit ses disciples sur une haute montagne. Avant d’atteindre
à la lumière de la Transfiguration, les ascensions pénibles
de l’ascèse sont nécessaires.
L’aspect habituel de Jésus est changé. Sa face resplendit
" comme le soleil ". Son vêtement devient " d’une
blancheur fulgurante ". C’est en ceci que consiste la Transfiguration.
Ce Jésus que les disciples connaissaient bien et dont l’aspect,
dans la vie quotidienne, ne différait pas de celui des autres leur
apparaît soudain sous une forme nouvelle et glorieuse. Une expérience
semblable peut se produire, dans notre vie intérieure, de trois
manières. Parfois notre image intérieure de Jésus
devient (aux yeux de notre âme) si lumineuse, si resplendissante,
qu’il nous semble vraiment voir la gloire de Dieu sur sa face :
la beauté divine du Christ devient en quelque sorte pour nous un
objet d’expérience. Parfois aussi nous éprouvons d’une
façon intense que la lumière intérieure, cette lumière
donnée à tout homme venant en ce monde pour guider sa pensée
et son action, s’identifie à la personne de Jésus-Christ
: la puissance de la loi morale se fond avec la personne du Fils, l’attrait
du sacrifice nous fait entrevoir le Sauveur sacrifié et entendre
son appel. Parfois enfin nous devenons conscients de la présence
de Jésus dans tel homme ou dans telle femme que Dieu a mis sur
notre route, surtout quand il nous est donné de nous pencher avec
compassion sur leurs souffrances : cet homme ou cette femme se transfigure
en Jésus-Christ, sous les yeux de la foi. On pourrait, de ce dernier
fait, dégager une méthode précise de spiritualité,
une méthode de transfiguration applicable à tous, partout
et toujours.
Auprès de Jésus apparaissent Moïse et Élie.
Moïse représente la loi. Élie représente les
prophètes. Jésus est l’accomplissement de toute loi
et de toute prophétie. Il est le terme final de toute l’Ancienne
Alliance. Il est la plénitude de toute la révélation
divine.
Moïse et Élie s’entretiennent avec Jésus de sa
Passion prochaine. Cet aspect de la Transfiguration n’est, en général,
pas assez remarqué. On ne peut pas, dans la vie de Jésus,
séparer les mystères glorieux des mystères douloureux.
C’est au moment où Jésus se prépare à
sa Passion qu’il est transfiguré. Nous n’entrerons
dans la joie de la Transfiguration que si, dans notre propre vie, nous
acceptons la croix.
Pierre voudrait se fixer dans la béatitude de la Transfiguration.
Il suggère à Jésus la construction de trois tentes.
Ainsi un fidèle, au début de sa vie spirituelle, désire
prolonger les " consolations ", les moments de douceur intime.
Jésus laisse sans réponse la suggestion de Pierre. Ni aux
premiers disciples ni à nous-mêmes il n’est permis
de se soustraire aux durs travaux de la plaine et de s’établir
dès maintenant dans une paix qui n’appartient qu’à
la vie future.
La nuée lumineuse de la Présence divine couvre le sommet
de la montagne. Du milieu de la nuée, une voix se fait entendre
: " Celui-ci est mon Fils bien-aimé, mon Élu, écoutez-le
". Les mêmes paroles, ou presque, avaient déjà
été prononcées par la même voix, lors du baptême
de Jésus. Elles donnent à la scène de la Transfiguration
tout son sens. Pourquoi Jésus change-t-il d’aspect ? Pourquoi
s’enveloppe-t-il de lumière ? Ce n’est pas pour offrir
aux apôtres un spectacle impressionnant et réconfortant.
C’est pour traduire à l’extérieur le témoignage
solennel que le Père rend à son Fils. Et le Père
lui-même donne une conclusion pratique à la vision : "
Écoutez-le ". Une grâce extraordinaire ne produit son
effet que si elle nous rend plus attentifs et plus obéissants à
la Parole divine.
Les disciples sont terrassés d’effroi. Jésus les touche
et les rassure. " Et, eux, levant les yeux, ne virent plus personne
que lui, Jésus, seul (Mt 17,8) ". Nous pouvons trouver à
cette phrase des sens divers, également vrais. D’une part,
la condition normale du disciple de Jésus, en ce monde, est de
s’attacher à la personne de Jésus sans que celle-ci
revête les attributs extérieurs de la gloire divine ; le
disciple doit voir " Jésus, seul ", Jésus dans
son humilité ; si, à de rares moments, son image nous semble
enveloppée de lumière, et si nous croyons entendre la voix
du Père désignant le Fils à notre affection, ces
éclairs ne durent pas ; et nous devons aussitôt retrouver
Jésus là où il se trouve habituellement, au milieu
de nos humbles et parfois difficiles devoirs quotidiens. Voir " Jésus,
seul ", cela signifie encore : concentrer sur Jésus seul notre
attention et notre regard, ne point nous laisser distraire par les choses
du monde ni par les hommes et les femmes que nous rencontrons, bref, rendre
Jésus suprême et unique dans notre vie. Est-ce à dire
qu’il faille fermer les yeux au monde qui nous entoure et qui souvent
a besoin de nous ? Quelques-uns sont appelés à rester absolument
seuls avec le Maître : qu’ils soient fidèles à
cette vocation. Mais la plupart des disciples de Jésus, vivant
au milieu du monde, peuvent donner aux mots " Jésus, seul
" encore une autre interprétation. Sans renoncer à
un contact reconnaissant avec les choses créées, à
un contact aimant et dévoué avec les hommes, ils peuvent
atteindre un degré de foi et de charité où Jésus
deviendra transparent à travers les hommes et les choses ; toute
beauté naturelle, toute beauté humaine deviendront la frange
de la beauté même du Christ ; nous verrons son reflet dans
tout ce qui, en d’autres, attire et mérite notre sympathie
; bref, nous aurons " transfiguré " le monde, et, dans
tous ceux sur lesquels nous ouvrirons les yeux, nous trouverons "
Jésus seul ".
Le mystère de la Transfiguration a encore un autre aspect que les
textes scripturaires de la fête n’indiquent pas clairement,
mais que les chants liturgiques soulignent. " Pour montrer la transformation
de la nature humaine… lors de ton Second et redoutable Avènement…
Sauveur… tu t’es transfiguré… ô toi qui
as sanctifié tout l’univers par ta lumière…
". Ces paroles, que nous chantons à matines , font allusion
au caractère cosmique et eschatologique de la Transfiguration.
La nature entière – qui maintenant subit les conséquences
du péché, cause du mal physique – sera affranchie,
renouvelée, lorsque le Christ reviendra glorieusement, à
la fin des temps. Cette transformation du monde est proposée à
notre croyance, à notre espoir, à notre attente. Il faut
se garder toutefois d’exagérer cet aspect de la Transfiguration
au détriment des autres. Les évangiles nous montrent que
le sens premier, fondamental, de la Transfiguration concerne la personne
même de Notre Seigneur, que son Père glorifie avant de le
laisser aller à la Passion. Les effusions envers le mystère
de la transfiguration de la " terre " ne doivent pas voiler
cette vérité : à savoir que la Transfiguration est
d’abord, avant tout, la Transfiguration du Fils bien-aimé.
Enfin la Transfiguration est aussi une révélation du Père
et de l’Esprit. Elle soulève le voile qui recouvre pour nous,
en cette vie terrestre, la vie intime des trois personnes divines. Disons
avec toute l’Église, dans la neuvième ode des matines
: " Tenons-nous spirituellement dans la cité du Dieu vivant
et considérons avec admiration la divinité immatérielle
du Père et de l’Esprit resplendissant dans le Fils unique
". |