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L’année
liturgique comporte, outre le cycle des dimanches et le cycle des fêtes
commémorant directement Notre Seigneur, un cycle des fêtes
des saints. La première grande fête de ce cycle des saints
que nous rencontrons après le début de l’année
liturgique est la fête de la nativité de la bienheureuse
Vierge Marie, célébrée le 8 septembre. Il convenait
que, dès les premiers jours de la nouvelle année religieuse,
nous fussions mis en présence de la plus haute sainteté
humaine reconnue et vénérée par l’Église,
celle de la mère de Jésus-Christ. Les textes lus et les
prières chantées à l’occasion de cette fête
nous éclaireront beaucoup sur le sens du culte que l’Église
rend à Marie.
Au cours des vêpres célébrées le soir de la
veille du 8 septembre, nous lisons plusieurs leçons tirées
de l’Ancien Testament. C’est tout d’abord le récit
de la nuit passée par Jacob à Luz (Gn 28, 10-17). Tandis
que Jacob dormait, la tête appuyée sur une pierre, il eut
un songe : il vit une échelle dressée entre le ciel et la
terre, et les anges montant et descendant le long de cette échelle
; et Dieu lui-même apparut et promit à la descendance de
Jacob sa bénédiction et son soutien. Jacob, à son
réveil, consacra avec de l’huile la pierre sur laquelle il
avait dormi et appela ce lieu Beth-el, c’est-à-dire "
maison de Dieu ". Marie, dont la maternité a été
la condition humaine de l’Incarnation, est, elle aussi, une échelle
entre le ciel et la terre. Mère adoptive des frères adoptifs
de son Fils, elle nous dit ce que Dieu dit à Jacob (pour autant
qu’une créature peut faire siennes les paroles du Créateur)
: " Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras…
". Elle, qui a porté son Dieu dans son sein, elle est vraiment
ce lieu de Beth-el dont Jacob peut dire : " Ce n’est rien de
moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel ". La deuxième
leçon (Ez 43, 27-44, 4) se rapporte au temple futur qui est montré
au prophète Ézéchiel ; une phrase de ce passage peut
s’appliquer très justement à la virginité et
à la maternité de Marie : " Ce porche sera fermé.
On ne l’ouvrira pas, on n’y passera pas, car Yahvé
le Dieu d’Israël y est passé. Aussi sera-t-il fermé
". La troisième leçon (Pr 9, 1-11) met en scène
la Sagesse divine personnifiée : " La Sagesse a bâti
sa maison, elle a dressé ses sept colonnes… Elle a dépêché
ses servantes et proclamé sur les hauteurs de la cité…
". L’Église byzantine et l’Église latine
ont toutes deux établi un rapprochement entre la divine Sagesse
et Marie. Celle-ci est la maison bâtie par la Sagesse ; elle est,
au suprême degré, l’une des vierges messagères
que la Sagesse envoie aux hommes ; elle est, après le Christ lui-même,
la plus haute manifestation de la Sagesse en ce monde.
L’Évangile lu aux matines du 8 septembre (Lc 1 : 39-49, 56)
décrit la visite faite par Marie à Élisabeth. Deux
phrases de cet évangile expriment bien l’attitude de l’Église
envers Marie et indiquent pourquoi celle-ci a été en quelque
sorte mise à part et au-dessus de tous les autres saints. Il y
a d’abord cette phrase de Marie elle-même : " Oui, désormais
toutes les générations me diront bienheureuse, car le Tout-Puissant
a fait pour moi de grandes choses ". Et il y a cette phrase dite
par Élisabeth à Marie : " Tu es bénie entre
les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni ". Quiconque
nous reprocherait de reconnaître et d’honorer le fait que
Marie soit " bénie entre les femmes " se mettrait en
contradiction avec l’Écriture elle-même. Nous continuerons
donc, comme " toutes les générations ", à
appeler Marie " bienheureuse ". Nous ne la séparerons
d’ailleurs jamais de son Fils, et nous ne lui dirons jamais "
tu es bénie " sans ajouter ou du moins sans penser : "
Le fruit de tes entrailles est béni ". Et s’il nous
est donné de sentir parfois l’approche gracieuse de Marie,
ce sera Marie portant Jésus dans son sein, Marie en tant que mère
de Jésus, et nous lui dirons avec Élisabeth : " Comment
m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne
à moi ? "
À la liturgie du même jour, nous lisons, ajoutés l’un
à l’autre (Lc 10, 38-42 – 11, 27-28), deux passages
de l’évangile que l’Église répétera
à toutes les fêtes de Marie et auxquels cette répétition
même donne la valeur d’une déclaration particulièrement
importante. Jésus loue Marie de Béthanie, assise à
ses pieds et écoutant ses paroles, d’avoir choisi "
la meilleure part qui ne lui sera pas enlevée ", car "
une seule chose est utile ". Ce n’est pas que le Seigneur ait
blâmé Marthe, si préoccupée de le servir, mais
" s’inquiète et s’agite pour beaucoup de choses
". L’Église applique à la vie contemplative,
en tant que distincte de (nous ne disons pas : opposée à)
la vie active, cette approbation donnée à Marie de Béthanie
par Jésus. L’Église applique aussi cette approbation
à Marie, mère du Seigneur, considérée comme
le modèle de toute vie contemplative, car nous lisons dans d’autres
endroits de l’évangile selon Luc : " Marie … conservait
avec soin, tous ces souvenirs et les méditait en son cœur…
Et sa mère gardait fidèlement tous ces souvenirs en son
cœur " (Lc 2, 19, 51). N’oublions pas d’ailleurs
que la Vierge Marie s’était auparavant consacrée,
comme Marthe, et plus que Marthe, au service pratique de Jésus,
puisqu’elle avait nourri et élevé le Sauveur. Dans
la deuxième partie de l’évangile de ce jour, nous
lisons qu’une femme " éleva la voix " et dit à
Jésus : " Heureuses les entrailles qui t’ont porté
et les mamelles que tu as allaitées ". Jésus répondit
: " Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu
et la gardent ". Cette phrase ne doit pas être interprétée
comme une répudiation de la louange de Marie par la femme ou comme
une sous-estimation de la sainteté de Marie. Mais elle met exactement
les choses au point ; elle montre en quoi consiste le mérite de
Marie. Que Marie ait été la mère du Christ, c’est
là un don gratuit, c’est un privilège qu’elle
a accepté, mais à l’origine duquel sa volonté
personnelle n’a pas eu de part. Au contraire, c’est par son
propre effort qu’elle a entendu et gardé la parole de Dieu.
En cela consiste la vraie grandeur de Marie. Oui, bienheureuse est Marie,
mais non principalement parce qu’elle a porté et allaité
Jésus ; elle est surtout bienheureuse parce qu’elle a été,
à un degré unique, obéissante et fidèle. Marie
est la mère du Seigneur ; elle est la protectrice des hommes :
mais, d’abord et avant tout cela, elle est celle qui a écouté
et gardé la Parole. Ici est le fondement " évangélique
" de notre piété envers Marie. Un court verset, chanté
après l’épître, exprime bien ces choses : "
Alléluia ! Écoute, ô ma fille et vois, et incline
ton oreille " (Ps 45, 10).
L’épître de ce jour (Ph 2, 4-11) ne mentionne pas Marie.
Paul y parle de l’Incarnation : Jésus qui, " de condition
divine… s’anéantit lui-même, prenant condition
d’esclave et devenant semblable aux hommes… ". Mais il
est évident que ce texte a les rapports les plus étroits
avec Marie et a été aujourd’hui choisi à cause
d’elle. Car c’est par Marie qu’est devenue possible
cette descente du Christ en notre chair. Nous revenons donc en quelque
sorte à l’exclamation de la femme : " Heureuses les
entrailles qui t’ont porté… ". Et par suite l’évangile
que nous avons lu est comme une réponse et un complément
à l’épître : " Heureux… ceux qui
écoutent la parole… ".
Un des tropaires de ce jour établit un lien entre la conception
du Christ-lumière, si chère à la piété
byzantine, et la bienheureuse Vierge Marie : " Ta naissance, ô
vierge mère de Dieu, a annoncé la joie au monde entier,
car de toi est sorti, rayonnant, le soleil de justice, Christ, notre Dieu
".
La fête de la nativité de Marie est en quelque sorte prolongée
le lendemain (9 septembre) par la fête de Saint Joachim et Sainte
Anne dont une tradition incertaine a fait les parents de la Vierge. |